Discours de Philippe lors de la récéption de la légion d’honneur

je ne suis pas un héros, mais j'ai été nourri de l'idéal chevaleresque

Mesdemoiselles, Messieurs, mes chers voisins, je voudrais tout d’abord remercier Bernard Volker de son intervention auprès de Pierre André Wiltzer qui est vice-président du Sénat et qui connaît drôlement bien Jacques Toubon, qui n’est pas encore arrivé, mais gloire à lui néanmoins, qui a bien voulu demander à notre précédent Président de la République de m’accorder cette Légion d’honneur…

Je remercie également Pierre Paul Jacques et ma mère qui m’a mis au monde et mon père qu’il a suffisamment aimé pour me fabriquer !

Je sais qu’il est de bon ton dans le milieu iconoclaste du spectacle de ne pas demander la Légion d’honneur et, en tout cas, de ne pas la porter. Or, non seulement je l’ai demandé puisque personne ne m’a supplié de l’avoir, mais je vais la porter ! Déjà, la maison bruisse du clic-clic de la machine qui brode du ruban rouge sur mes vestes, mes pyjamas, mes manteaux. Oui, je sais Ariane on ne porte pas la Légion d’honneur sur un manteau. Ariane, c’est ma belle-mère, mais on se tutoie parce qu’on a le même âge …

Je vous dois une explication sur les raisons qui m’ont fait la demander, cette croix. Eh bien, c’est à titre héréditaire ! Une loi d’Empire instituait le membre d’une famille ayant eu la Légion d’honneur après trois générations d’honneur, baron d’Empire et légionnaire héréditairement. Cette loi a-t-elle été abolie ? Je n’en ai pas entendu parler.

Je renonce au titre de baron d’Empire : ça fait banquier, ca fait parvenu. Dans ma famille, nous préférons descendre de brutes cavalières. C’est la racine de toute bonne petite noblesse immémoriale !

Mais je ne renonce pas à la croix. Je suis la cinquième génération, moi ! En effet, mon arrière-arrière grand père Alexis de Broca, général d’Empire, est promu après la Bérézina.

Son fils Philippe, officier de marine, malade en mer, s’ennuyant à terre, devint inventeur: un va-et-vient pour sauver les naufragés, un frein de canon de 75 qui fit merveille à la bataille de la Marne. Il mourut rose de plaisir, la rosette à la boutonnière.

Son fils, Alexis accordéoniste amateur, mon grand-père et peintre aux armées, faisait des aquarelles sous la mitraille de Verdun. Georges Clémenceau le fit chevalier.

Enfin son fils Yvon, mon père, engagé volontaire à 18 ans dans la même grande boucherie, médaillé militaire, croix de guerre avec plein de palmes et d’étoiles, fit comme on dit une très belle guerre et finit lui aussi légionnaire.

Tous ces ancêtres, pleins de panache, auraient dû infiltrer dans mes gènes un tempérament plus héroïque ! Or je ne suis pas un héros, contrairement à ce que pense ma femme Alexandra sous prétexte que j’ai grimpé l’été dernier dans le platane du jardin pour aller chercher son chat. Non, je ne suis pas un héros, mais j’ai été nourri de l’idéal chevaleresque. Quoi de plus beau que cet idéal ? Défendre la veuve et l’orphelin, maîtriser la mort, s’oublier soi-même, goûter l’inutile, l’acte gratuit, l’honneur. Des mots assez désuets tout cela. La grâce ? Le goût ? L’honneur ? Quésaco ?

Enfin je désirais être adoubé par un véritable chevalier : Éric Tabarly en est un. Y en a-t-il parmi vous qui imaginent ce qu’est une course à la voile en solitaire ? Rester pendant des heures et des heures, des jours et des jours, le cul trempé sur une banquette en plastique, de l’eau glacée qui vous dégouline dans le coup, la paupière lourde de sommeil qui tente de rester ouverte devant un horizon infiniment recommencé, bouché, monotone, avaler sur le pouce une boîte de conserves, s’assoupir quelque minutes par jour dans un sac de couchage humide. C’est aussi peu brillant que sça, l’héroïsme au quotidien !

Et c’est peut-être cette abnégation qui en fait la grandeur ! Car, au fond, est-ce si difficile de chargé de l’Autrichien, pété au gros rouge en gueulant «  à l’assaut ! » à la tête d’une bande de hussards eux-mêmes complètement shlass !

L’héroïsme véritable est plus banal. J’ai découvert cette vérité à l’âge de 20 ans. Je m’extrayais des jupes de ma mère pour me lancer dans une expédition de camions Berliet de 20 tonnes qui allaient traverser le désert saharien pour la première fois. Ah ! la préparation des cantines ! La descente de l’atlas enneigé, les premières oasis ! Le rêve ! Tout cela ressemblait encore à mes cartes de géographie qui peignaient de rose tout notre empire colonial.

Et puis, très vite, c’était la platitude infinie du désert, les mouches, les petits bobos, le sable dans le beurre et le beurre dans l’huile. Pas un tam-tam ! Pas une pirogue ! Mais le derrière trempé de sueur sur la moleskine des camions !

Je ne voudrais pas vous faire croire que l’aventure consiste seulement à avoir les fesses trempées, mais c’est souvent ça !

Alors, au lieu d’avoir le vrai courage, j’ai fait semblant. J’ai renoncé à la vie d’aventure pour faire des films d’aventure. Bien au sec, sur un fauteuil de metteur en scène, abrité sous un parasol, entouré d’assistants et de régisseurs, de mamas et de cale- sifflets, à piquer des orchidées en plastique dans l’Amazone, à suspendre à des hélicoptères Jean-Paul, Philippe ou Annie, Gérard ou Jean-Pierre… Victor, Charlotte, Adrien, mes fonds de teint, mes clowns si courageux suspendus à des grues, des montgolfières, des nuages, dés illusions. Toc ! Truc ! Comme tous ces héros de cire qui finissent là-haut dans le placard (je te le signale Thierry !)

Éric Tabarly, que j’ai, entre parenthèses, sortie du placard, c’est autre chose ! J’aurais bien aimé être comme lui. Je me console en lui serrant bien la main…

Je dois ajouter trois ou quatre grandes nouvelles.

Primo, nous fêtons ce soir l’anniversaire de Dominique Mine. Précipitez-vous sur le gâteau, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Deuxio, un autre anniversaire. Ce soir, trois ans de mariage avec ma chère Alexandra, ce qui n’est rien mais cinq ans d’amour, ce qui est invraisemblable et féerique !

Tertio Jean, son fils, sort de chez le dentiste : il n’aura pas besoin d’un appareil dentaire !

Enfin, Alexandre, mon fils, porte une cravate pour la première fois de sa vie. J’en profite, Monsieur le Ministre (il s’agit de Michel Charasse), vous reviendrez sûrement aux Affaires, pour vous le recommander dans une prochaine promotion. Il est la sixième génération !

Discours de Philippe lors de la reception de la légion d’honneur

24 octobre 1995

Musée Grévin Paris