Entretien avec Olga Vincent

–Comment est née l’idée de cette adaptation cinématographique du plus célèbre roman d’Hervé Bazin ? C’est un projet auquel je songeais depuis trois ans. J’avais d’abord pensé à l’adapter pour le petit écran. Mais mon compagnon, Jean-Pierre Alessandri, producteur, m’a encouragé à aller plus loin. Il a été du reste été  très présent artistiquement sur le […]

Comment est née l’idée de cette adaptation cinématographique du plus célèbre roman d’Hervé Bazin ?

C’est un projet auquel je songeais depuis trois ans. J’avais d’abord pensé à l’adapter pour le petit écran. Mais mon compagnon, Jean-Pierre Alessandri, producteur, m’a encouragé à aller plus loin. Il a été du reste été  très présent artistiquement sur le film. Pour acquérir les droits, j’ai ainsi rencontré maître Pierre Hebey, écrivain lui-même, et représentant de l’académie Goncourt, à qui Bazin avait confié le droit moral de son œuvre. Je savais que je ne voulais pas attirer l’histoire vers un drame. Ce qui me séduisait, c’était l’énergie vitale qui s’en dégage, et même son humour. Pierre Hebey connaissait bien Philippe de Broca, et quand il m’a proposé de le rencontrer, j’ai tout de suite été intéressée. Un homme de comédie dans une histoire a priori dramatique, cela ne pouvait qu’être riche. Enfin j’adore le « Cavaleur » pour son désenchantement. Et puis j’avais vu « le Jardin des Plantes » où on suivait une histoire du point de vue d’une petite fille. Il y avait là des choses magiques du monde de l’enfance très réussies. Travailler à l’écriture avec Philippe fut un plaisir. Il est resté curieux et ouvert, malgré sa grande carrière. Le casting a été construit autour de Folcoche. Tout a été alors très vite avec Rezo (les bien nommés pour ce film ).Philippe a réalisé un film sensible et plus personnel qu’il ne le croit sans doute lui-même. Sans doute aussi parce que ce milieu des Rezeau, il le connaît par cœur et, comme Bazin au fond, il a une certaine tendresse pour ces gens.

Qu’est-ce qui vous attirait tant dans ce livre ?

D’abord, sa violence et sa modernité. L’action a beau se passer chez les bourgeois des années 20, ce qu’il raconte nous concerne. « Vipère au poing » est un récit sur l’enfance, la révolte et l’apprentissage de l’âge d’homme. C’est un grand roman de haine, mais aussi, d’amour. Universel, intemporel et en ce sens c’est un classique. Ce n’est pas un hasard s’il a connu un si grand succès, plus de 4 millions d’exemplaires, et s’il est toujours étudié dans les lycées. Il parle de la famille et de l’importance de l’amour, en décrivant une famille qui étouffe de ne pas savoir s’aimer. Il parle aussi de l’éducation, un thème qui nous préoccupe tous, même si la situation est ici paroxystique. Enfin, la dimension humoristique du livre m’intéressait beaucoup. L’humour chez Bazin naît d’une certaine distance et défense par rapport aux événements décrits, un trait qu’il partage avec Jules Renard (« poil de carotte ») ou Jules Vallès (« l’Enfant ») autres écrivains de l’enfance malheureuse. Folcoche est une cousine des marâtres des contes de Grimm et de la Mère Mac Miche. On adore la détester. Il y a un comique de situations, souvent cocasses, parfois tragi-comique -la noyade de Folcoche- il y a le côté « clan » et « guerre » des enfants contre leur mère, et puis toute une galerie de personnages hauts en couleur croqués, épinglés sans pitié mais sans haine comme les mouches de Monsieur Rezeau.

En fin c’est un roman d’un optimisme incroyable : il montre que quelque chose de sublime peut sortir de ce chaos, puisque Brasse Bouillon devient écrivain. Nous assistons à la genèse d’un artiste.

Pourquoi Folcoche dit-elle à Brasse Bouillon : « de tous mes fils tu es  celui qui me ressemble le plus » ?

C’est le cœur du film. « Vipère au poing » c’est une histoire d’amour à l’envers. Folcoche se reconnaît en Brasse Bouillon. Et lui se reconnaît en elle. Toute la question est : « peut-on savoir aimer quand on n’a pas été aimé « ? Petit  à petit, l’enfant va ressembler à son tortionnaire, devenir bourreau à son tour, et être « en manque » dès qu’il est loin d’elle. En manque de haine. À la fin du roman, beaucoup plus noir, plus dur que dans le film il dit des phrases terribles contre les femmes et associe l’amour à la faiblesse. Il était hors de question de trouver des excuses à Folcoche, mais on a ouvert quelques portes afin d’enrichir  le regard du spectateur, pour qu’il puisse, éventuellement, la considérer aussi comme une victime et se faire une opinion. « Vipère au poing » n’est pas un roman psychologique. Bazin ne donne aucune explication au comportement de Folcoche et le piège eut été de vouloir l’expliquer. Catherine a tout de suite compris la nécessité de prendre la méchanceté du personnage à bras-le-corps et de lui garder son mystère. Elle réussit une véritable composition. Et elle est à la fois tantôt sorcière, tantôt comique, tantôt seule et touchante, impénétrable. Il y a la scène où Monsieur Rezeau dit à son fils, alors qu’elle dort « elle est mieux sans son masque ». Et c’est exactement cela, elle porte un masque. Jules et  Catherine forment un véritable couple. Incarner un révolté, un meneur de bataille était un registre nouveau  pour Jules Sitruk. Il est à cet âge charnière entre l’enfance et l’adolescence, et il possède ce curieux mélange d’apparence physique enfantine et de très grande maturité intellectuelle. Il réussit à incarner à la fois la victime et le bourreau et en dépit de sa méchanceté parfois, le spectateur lui garde toujours sa sympathie. Son choix s’est vite imposé.

Le personnage du père est assez ambigu.

Jacques Villeret a su donner au père toute sa dimension. Dans le roman, Bazin écrit en parodiant une prière : « Notre père… Notre père qui était si peu sur terre » et Jacques a offert à ce personnage toute une poésie, une fantaisie, en dépit de sa lâcheté indéniable. Il a su éviter la caricature au profit de l’humanité. Du coup il est lâche mais si touchant. Ce bourgeois s’est marié à la riche Pluvignec pour redorer le blason familial. Il le dit « la dote de ma femme nous fait vivre ». Toute proportion gardée, il y a un peu chez lui du prince de Salina, l’aristocrate du « Guépard ». Il incarne un monde révolu, sauf que lui, contrairement à Salina, n’en a pas conscience, ce qui lui donne une dimension poignante. Il est déjà mort mais il ne le sait pas. Le monde d’après 1914 change et il s’accroche à des prérogatives qui n’ont plus lieu d’être. C’est pour cela qu’on a inventé l’excursion dans « la modernité » avec le bal, le charleston et les filles aux cheveux courts. C’est pour cela aussi que dans la scène de la photo finale ont fait arriver l’électricité, avec cette petite ampoule dérisoire qui s’allume.

La chance de brasse Bouillon sera de se révolter. Il va survivre, lui, en allant respirer ailleurs. Mais le père n’est pas montré seulement comme un lâche, il a de l’érudition. Il réussit par moment à renouer une complicité avec ses enfants. Il les aime vraiment. C’est pourquoi nous avons inventé l’histoire du stylo qu’il offre à la fin à Brasse Bouillon en lui disant : « tâche d’en être digne ».

La nature est très importante.

Philippe lui accordait une importance particulière car elle est le seul contrepoint « maternel » pour Brasse Bouillon. Il trouve du reste refuge dans un arbre, son donjon que Folcoche va d’ailleurs couper, comme pour détruire le symbole de son enracinement. Mais en même temps, quelque part, elle libère…

Le film est construit comme un long flash-back.

À la fin de sa vie, la mère de Bazin a eu un malaise dans Paris et elle s’est réfugiée chez lui. Elle est morte dans ses bras, comme on le montre dans l’épilogue. Cela donne au film une dimension supplémentaire, celle du pardon. La voix de Denis Podalydès qui incarne celle de Jean adulte, donne ainsi tout son sens au film car c’est elle qui donne à voir au spectateur, qui installe le point de vue, celui du souvenir et de l’émotion.

 

Entretiens réalisés par Bernard Génin.