Entretien avec Philippe de Broca à propos de « Vipère au poing »

Comment avez-vous réagi quand on vous a proposé ce drame, vous, le cinéaste de la comédie légère ? J’ai d’abord été surpris, puis je me suis dit que ça pouvait donner lieu un exercice de style intéressant. Je connais bien la rivalité fils-père pour l’avoir vécue, comme fils d’abord, puis comme père. Mais j’ignorais cet […]

Comment avez-vous réagi quand on vous a proposé ce drame, vous, le cinéaste de la comédie légère ?

J’ai d’abord été surpris, puis je me suis dit que ça pouvait donner lieu un exercice de style intéressant. Je connais bien la rivalité fils-père pour l’avoir vécue, comme fils d’abord, puis comme père. Mais j’ignorais cet aspect beaucoup plus profond, plus grave : la rivalité fils-mère, le contraire même de ce qui me semble logique et universel, la mère étant la femme qu’on adule à priori. J’ai découvert un thème passionnant, poussé à son paroxysme par Bazin, et qui pouvait faire la force du film. J’ai commencé par dévorer le livre en soulignant tout ce qui était fort. Puis on a travaillé à deux, avec Olga Vincent (scénariste et productrice). En général, plus je me mêle du scénario, mieux je me porte.

L’adaptation m’a semblé évidente. On a même repris des scènes entières. Le fait que l’histoire soit racontée du point de vue des enfants permettait de tirer le décor vers quelque chose de fantasmatique, avec une maison un peu magique, des recoins sombres, des choses inquiétantes… On devait rester proche de la nature, avec des animaux, comme dans les contes avec leurs méchantes reines. Dans un film comme ça, il faut garder des éléments de magie : une chouette, des ombres, tout ce qui peut faire naître la peur, mais sans qu’on ait vraiment peur. On pourrait presque aller jusqu’à l’ambiance « film d’épouvante ». La scène du rayon de soleil qui tombe sur un bas-relief (dans le roman, c’est une tapisserie) j’y tenais parce que c’est un de ces petits détails -une vieille tradition de maisons- qui crée un monde poétique. On a tourné six semaines en Angleterre et deux à Paris. Pour reconstituer la Belle Angerie, on a trouvé la maison idéale dans le Dorset. On a refait les fenêtres à baïonnettes, trop typiquement anglaise. Mais l’ambiance anglaise m’a aidé, en me tirant vers le monde de Dickens.

 C’est vous qui avez eu l’idée de Catherine Frot ?

Oui, ça été mon premier choix et je ne me suis pas trompé. Catherine, je la connais depuis longtemps. Elle a débuté dans un de mes films « Psy » avec Jean-Pierre Daroussin. J’ai tout de suite pensé qu’elle pourrait jouer les méchantes, et que cela rendrait le film plus intéressant, voire émouvant, et c’était un des enjeux de l’entreprise. Sans édulcorer le moins du monde la monstruosité du personnage, on a tout fait pour le rendre plus complexe. Ainsi dans une scène inventée, on la montre se refuser à son mari au moment du coucher. N’étant visiblement plus amoureuse de lui, on comprend qu’elle rejette les fruits  de ce non  amour. On a rajouté aussi la scène de la projection du film amateur, où les garçons croient comprendre que leur petit frère, Cropette, pourrait être né d’une relation extraconjugale. Mais c’est une hypothèse qu’on trouve dans le deuxième livre consacré à Folcoche, « la mort du petit cheval ».

Le choix de Jacques Villeret, c’est une idée du casting director qui m’a fait quasiment sauter de joie, parce que c’était exactement ça. Je ne pouvais pas rêver mieux pour incarner les ambiguïtés de Monsieur Rezeau. Quant au petit Jules Sitruk, je l’avais trouvé formidable dans « Monsieur Batignolle ». Il est incroyable.

Sur quoi ont porté les quelques modifications par rapport au roman ?

Quand on a visité la Belle Angerie, on a découvert une simple ferme aménagée, avec une toute petite chapelle et non pas le château de 35 pièces décrit par Bazin. On s’est dit que, s’il avait à ce point transposer ses souvenirs, on pouvait se permettre quelques écarts sans le trahir. Dans le livre, Brasse Bouillon passe de six à 16 ans. À l’écran, c’était impossible, surtout avec trois enfants tout au long du film. On a donc ramassé l’action en un peu plus d’un an. On commence en hiver, on finit l’hiver suivant. Du coup on ne montre que deux prêtres comme précepteur des enfants, alors qu’il y en a quatre ou cinq dans le roman. J’ai tenu aussi ajouter à  la scène de la visite du pénitencier. À partir du moment où des enfants décident de tuer leur mère, leur geste devient plus fort si on montre à quoi ils s’exposent.

 

Vous semblez vous être régalé à peindre la famille Rezeau !

C’est un contexte que je connais un peu, étant moi-même issu de petite aristocratie, même si mes parents étaient plus artistes que petit-bourgeois. Mon grand-père était un artiste-peintre plutôt bouffeur de curé, et mon père photographe. Les Rezeau sont représentatifs de cette bourgeoisie du XIXe siècle qui rêvait de noblesse, ne pensait qu’à acheter une terre, faire ajouter une particule à leur nom, et, si possible, caser leur fille à un noble. Fervents catholiques bien sûr, où chaque génération tenait avoir un prêtre dans sa descendance. Je n’ai pas de haine pour ce milieu, contrairement à Bazin. Sa révolte a été très violente, particulièrement envers son grand-oncle, René Bazin, dont il fait un portrait sanglant dans les premières pages du livre.

Vous dites tourner vos comédies « avec un métronome dans le ventre »

Pour ce film, c’était pareil, mais il battait plus lentement. Chez moi, en général, on monte les escaliers quatre à quatre. Ici, c’est plus normalement. Le cinéma est un mode d’expression curieux, qui n’est ni de la musique, ni du théâtre, mais entre les deux. Comme celle-là du mouvement, la dynamique y est aussi importante que le rythme pour une musique.

« Vipère au poing, » est un des rares films que j’ai faits sans l’accélérer. J’avais comme des rênes imaginaires qui me retenaient. Mais le résultat ne manque pas pour autant de vivacité. Pour la musique, j’ai pris un Anglais,  Brian Lock, qui a été remarquable. Il fallait un thème pour le monde de l’enfance perdue, et un autre pour le monde de Folcoche. Il s’est inspiré de la partition de Prokofiev pour le combat sur la glace dans « Alexandre Nevski » d’Eisenstein. Il a travaillé dans ce style, avec des sonorités qui font peur, qui crée un univers.

Vous avez même réussi à glisser de l’humour sous le drame.

Mais il y en a dans le livre aussi ! C’est un besoin. J’ai presque été obligé de me restreindre, pour éviter de faire rire de Folcoche au premier degré. Dans la scène où elle a  avalé du poison, quand elle commence à être malade, j’ai dû enlever quelques plans où elle grimace : tout le monde se tordait de rire. Mais il paraît que la mère de Bazin elle-même ne manquait pas d’humour. Un jour, elle est venue à une séance de signature et elle a cosigné le livre en disant qu’elle était pour moitié dans son succès.