Jean Cosmos à propos du Bossu

Vous avez donc fini par triompher et renaître encore !

Chevalier,

Cher Henri de Lagardère,

Cher Bossu, mon bon,

Vous avez donc fini par triompher et renaître encore ! Malgré toutes les réserves, les raisons, les mises en garde… Diable d’homme qui n’en fait jamais qu’à ses têtes !

J’ai connu les trois dernières, cinématographiques et parlantes. Celle de Robert Vidalin sur le coût de mes douze ans et dix ans plus tard, nerveux et pathétique, celle de Pierre Blanchard, qu’allait rajeunir, après quinze années de discrétion, le superbe Jean Marais (celui-là vous a fait du tort puisque c’est lui qu’on allait voir plutôt que vous). Je les entends ensemble mêlés leurs voix tentatrices : « si tu ne viens pas à la Lagardère…! »

C’est vrai qu’après quarante années de privation, (la version d’André Hunebelle est de 1959), quarante nouvelles années sans Caylus, sans botte secrète, sans Aurore ni Gonzague, on pourrait sans doute tenter de nouveaux masques, de nouveaux mots, de nouveaux visages. Mais pour séduire encore, il faudrait tant de cartes gagnantes, de chances réunies…

Par exemple il faudrait de Broca et la machine à images qui occupent sa tête et l’entraîne à être toujours ailleurs quand on le cherche (et même quand on lui parle)… Ailleurs dans l’espace et sans doute dans le temps. Il apporterait aussi Jérôme Tonnerre son Sancho et son géomètre, sa boussole un peu.

Et puis il faudrait encore pour cette nouvelle incarnation un héros moderne, pas trop héros ni trop moderne, mais l’œil noir, vif, l’oeil gai, rieur, grave, malin, naïf…En somme il faudrait Daniel Auteuil. Face à lui un méchant classique pas trop méchant, pas trop classique… L’œil clair, rond, oblique, assuré, quêteur, étonné, étonnant, disons l’œil de Luchini et sa diction au scalpel. Avec une Aurore aussi jeune et jolie que Marie Gillain et un duc de Nevers extrêmement duc et modérément nivernais, Vincent Perez par exemple.

Musique de Sarde, décor de Vezat , costume de Gasc et lumières de Jean-François Robin…

Et qui encore ? Trop c’est trop. Je sais. Mais quand on rêve on ne chipote pas. Petit à petit je me calmais, aurait même fini par vous oublier, cher Bossu… Si je n’avais un jour, par téléphone, reçu l’invitation à vous rencontrer toutes affaires cessantes. Lagardère venait à moi, en la personne de Patrick Godeau, votre ambassadeur souriant et tenace, tellement amoureux de cinéma populaire et bon enfant qu’il est devenu l’intrépide producteur de cette entreprise, moderne aventurier auquel je souhaite des Indes fabuleuses. Car il sortait de sa manche tout ce que j’avais espéré dans mes songes : de Broca et son Tonnerre, oui de Broca qui choisissait Auteuil et Luchini, et Marie, et Vincent… Et les autres.

 

Jean Cosmos