Alexandre Mnouchkine

Producteur
Joelle Mnouchkine évoque son père, Alexandre Mnouchkine, et Philippe de Broca.
Philippe de Broca et Alexandre Mnouchkine

Joelle Mnouchkine a propos de son père Alexandre Mnouchkine

« L’immense amitié qui liait Alexandre  Mnouchkine, Sania pour les intimes,  et Philippe de Broca était faite de respect, d’humour, de fidélité, de confiance, de rires et de l’indéfectible amour que tous deux portaient au cinéma. Quand ils travaillaient ensemble, c’était pour eux une aventure, un amusement, un émerveillement constants doublés d’un professionnalisme à toute épreuve. Ils étaient comme deux gosses qui jouaient à se faire des tours pendables, à qui surprendrait le plus l’autre. Longtemps, le troisième larron fut Jean Paul Belmondo. 

Je ne me souviens plus du nombre de films qu’ils firent ensemble, mais je crois que Philippe lui en proposa une bonne douzaine (Sania était toujours partant), chacun avec  ses découvertes, ses farces rocambolesques, ses histoires homériques.

Sans parler du chameau  hissé dans la chambre de Sania, des odalisques cachées dans ses placards, des bébés crocodiles disséminés dans les bidets des touristes de l’hôtel de Rio, une des anecdotes dont je me souviens le mieux, car j’y étais indirectement mêlée, eut un début particulièrement angoissant et un épilogue digne des meilleurs scénarios de Philippe :

Sania et lui tournaient « Les tribulations d’un Chinois en Chine », au Népal, en Malaisie, à Hong Kong, je travaillais sur le film de Louis Malle « Viva Maria », au Mexique. Nous étions dans un village perdu  dans les montagnes, à 1.500 km de la capitale, quand Louis Malle vient me voir et me demande d’un air  inquiet si j’ai des nouvelles  de mon père.

  • Je sais qu’ils sont à Hong Kong en ce moment  mais rien de plus…
  • Une information circule… il semblerait que Philippe de Broca ait eu… un accident mortel.
  •  !?!?
  • Electrocuté dans sa baignoire, nous attendons confirmation du consulat.

Le lendemain, la confirmation tombe mais impossible de contacter Hong King (nous sommes en 64).

Louis Malle réunit l’équipe l’informe avec émotion de l’accident tragique et demande un minute de silence à la mémoire de Philippe. J’imagine mon père ravagé de tristesse et de chagrin. Nous envoyons un télégramme plus ou moins en ces termes :

« Profondément attristée l’équipe de « Viva Maria » est de tout  cœur avec vous ». Nous sommes tous effondrés mais le film doit continuer.

Quelques heures plus tard, en pleine nuit, Sania est réveillé énergiquement par le chef de la police de Hong Kong :

  • Mr. Mnouchkine, nous avons été très généreux avec vous, nous vous avons facilité toutes vos démarches et c’est ainsi que vous vous comportez ? c’est intolérable !

Sania tombe des nues.

  • Qu’avez-vous fait du cadavre ?
  • Le cadavre ? Quel cadavre ?
  • Celui de Philippe de Broca.

Complètement affolé, Sania court frapper chez Philippe. Qui ne répond pas. On enfonce la porte. Vide ! Commence une course folle dans l’hôtel, suivi au galop par le chef de la police et ses acolytes ; puis dans tous les lieux où il pourrait se trouver. Sania commence à faire le lien avec cet unique et énigmatique  télégramme, reçu Dieu sait pourquoi du Mexique,  qui avait intrigué tout le monde mais dont personne n’avait compris le sens. Ils le retrouvent enfin, sain et sauf  bien entendu, dans un bouge flottant d’Aberdeen et tout rentre dans l’ordre.

Ce n’est que plusieurs mois plus tard, quand nous serons  rentrés à Paris des 4 coins du monde, qu’au grand soulagement de tous nous saurons que c’était un malentendu. Mais pourquoi seul le Mexique avait diffusé cette fausse information ? Mystère.

On dit qu’une mort annoncée prématurément rallonge la vie de nombreuses années. Ce fut le cas. Pendant longtemps encore Sania eut en Philippe le fils qu’il aurait toujours aimé avoir et moi le frère dont j’avais toujours rêvé. »