François de Lamothe

Chef décorateur
"La première de mes dix collaborations avec Philippe fut Cartouche. C'était également mon premier film important en tant que chef décorateur...."

« La première de mes dix collaborations avec Philippe fut Cartouche. C’était également mon premier film important en tant que chef décorateur. J’avais vu ses films précédents, décorés par Evein et Saulnier (Les jeux de l’amour, Le Farceur, L’Amant de cinq jours), et j’avais été conquis par son univers et le rôle constant qu’y jouait le décor. Mon tout premier travail sur le film a consisté à élaborer le repaire de Machilot, entièrement construit en studio. Le reste a été tourné en province, pour des raisons financières. A Pézenas, précisément, où nous étions partis ensemble en repérages. Nous sommes immédiatement tombés d’accord et, même si c’était un peu inconscient de ma part, l’idée de reconstituer le Paris du XVIIIème siècle dans cette ville méridionale m’a enthousiasmé. Cela nécessitait évidemment un énorme travail de camouflage, de plaquage de façade, etc., mais il y avait dans les ruelles, les places, les marchés, un apport architectural du XVIIIème qui rendait l’entreprise tout à fait réalisable. Et puis j’ai toujours trouvé très stimulant d’avoir à recréer une ville en dehors de ses murs, parfois même très loin, voire à l’étranger. Cela implique une liberté d’interprétation forcément fructueuse: on réinvente le lieu, donc on le stylise. Je suis sûr qu’à Paris nous aurions été beaucoup plus « coincés », matériellement, bien entendu, mais aussi sur le plan de l’imagination. J’ai travaillé de façon très harmonieuse et féconde avec Robert Christidès, ensemblier qui avait collaboré avec Philippe auparavant et, en remontant plus loin dans le temps, avec Max Ophuls. C’est un véritable visionnaire du décor, un passionné, dôté d’humour, de curiosité, de discrétion, et d’un talent très stimulant. C’est à mon avis l’un des meilleurs ensembliers au monde. Robert est, de surcroît, un de mes meilleurs amis.

Avec Philippe également, j’ai une profonde et solide amitié. C’est quelqu’un qui, dans le travail, vous laisse une marge de liberté très gratifiante, vous conforte et vous fait confiance. Il vous introduit très tôt dans le film, dès le scénario. Il est constamment à l’écoute des autres. C’est sur ma suggestion, par exemple, qu’il a situé, avec Daniel Boulanger, l’action du Roi de Coeur en 14-18, alors que l’histoire s’inspirait de deux faits divers situés pendant la Seconde Guerre mondiale; l’époque 14-18 me semblait plus riche de possibilités en matière de décors, de véhicules, de costumes, etc., et plus propice à la loufoquerie du sujet. Philippe m’emmène naturellement dans ses repérages, et tient compte de mes propositions. Mon travail intervient également au stade du découpage, qu’il effectue toujours de façon extrêmement précise. J’ai beaucoup aimé, principalement dans Le Magnifique et Shéhérazade, tout le travail qui consistait à ménager, en termes de décors, d’accessoires et d’éléments visuels, le passage du réel à l’imaginaire, ce principe de va-et-vient permanent d’un niveau à l’autre. Tout cela, évidemment, se prépare avec précision dès le découpage, et vous oblige à déployer des trésors d’astuce, des « trucs ». Le travail en studio est, à cet égard, passionnant. On s’inspire d’éléments réels « piqués » ici et là, des pans de mur, des façades, des coins de rue (Trauner procède beaucoup comme cela, il photographie des lieux à droite et à gauche), puis on en fait la synthèse, on recrée un tout cohérent.

L’une des caractéristiques de Philippe est sa vivacité. C’est un fonceur. C’est tonifiant, même si l’on a parfois du mal à le suivre, même si j’ai tendance à penser qu’il ne se « couvre » pas suffisamment au tournage, ce qui peut être périlleux. Très vite, il prend de l’avance sur le plan de travail, ce qui pose quelques problèmes aux décorateurs surtout dans les films où leur part est importante. Heureusement pour moi, il a été malade trois jours lors du tournage de Shéhérazade, et ce contretemps m’a permis de finir à temps mon travail sur un décor! Même en repérages, j’ai du mal à le suivre: il court littéralement, il a toujours deux cent mètres d’avance… »

François de Lamothe.