Henri Lanoë

Monteur
L’homme pressé Au printemps 1956, alors que j’atteignais mon dix-huitième (et dernier) mois de service militaire, espérant reprendre enfin une activité professionnelle à peine entamée, des élections législatives sur fond de conflit algérien allaient avoir lieu et je votais tout naturellement pour le Front Républicain de l’époque qui exigeait la « Paix en Algérie ». La […]
  • Henri Lanoë et Philippe de Broca

L’homme pressé

Au printemps 1956, alors que j’atteignais mon dix-huitième (et dernier) mois de service militaire, espérant reprendre enfin une activité professionnelle à peine entamée, des élections législatives sur fond de conflit algérien allaient avoir lieu et je votais tout naturellement pour le Front Républicain de l’époque qui exigeait la « Paix en Algérie ». La Gauche remporta les élections… et le dimanche suivant, elle m’embarquait à Marseille pour l’Afrique du Nord.

Je ne m’étendrai pas sur mes premières semaines dans le fort de Mareth situé à la frontière entre la Tunisie et la Libye. On se croyait dans « la Bandera » : les mouches, la chaleur, les sandwiches sardines / harissa et une gastro permanente. Lessivé, je demandai et obtins ma mutation au Service Cinéma des Armées situé à Alger, ce qui étonna mes camarades car la Tunisie était apaisée depuis les accords Bourguiba / Mendès-France et la guérilla locale avait désormais cessé, ce qui n’était pas le cas en Algérie, comme on le sait.

Le S.C.A d’Alger rassemblait du personnel venant du Fort d’Ivry et du S.C.A. de Baden-Baden, situé en zone d’occupation française en Allemagne, auquel appartenait le 1ère classe Philippe de Broca. C’est ainsi que nous fîmes connaissance, sans nous douter que cette rencontre allait déboucher sur une amitié qui se prolongerait au-delà d’un demi-siècle. Bref, si Guy Mollet avait tenu ses promesses électorales, nous ne nous serions peut-être jamais connus.

La mission du S.C.A. consistait à filmer les prises d’armes, les remises de décorations et les opérations de « maintien de l’ordre » dans les djebels afin d’alimenter les Actualités hebdomadaires. Après quelques mois, le capitaine qui dirigeait le service, prenant conscience qu’il avait à sa disposition de jeunes professionnels issus des écoles de cinéma (ETPC, IDHEC), nous confia la réalisation un film d’instruction sur la contre-guérilla. Ravie d’échapper à la routine du casernement, notre petite équipe alla tourner ce court-métrage dans la région d’Oran, avec Philippe comme réalisateur. On aurait du mal, aujourd’hui, à lui attribuer ce film où n’apparaissent aucune des qualités qui définiront plus tard son style : légèreté, humour et insolence, notre modèle étant plutôt « Aventures en Birmanie », de Raoul Walsh. Après avoir servi d’acteur, de régisseur et d’assistant, je m’attaquai au montage à notre retour à Alger. Comme il était impossible de sonoriser le film avec le matériel local, je fus re-muté au S.C.A d’Ivry qui possédait les installations nécessaires à la post-production. Et c’est ainsi qu’a commencé ce qui allait être une longue collaboration.

A dire vrai, elle s’est rapidement interrompue car nos chemins ont divergé lors du retour à la vie civile : Philippe a abandonné la prise de vues et trouvé une place comme assistant de longs-métrages, tandis que je reprenais mon activité de monteur et réalisateur de courts métrages. Mais durant ces années, notre relation ne s’est jamais interrompue, consolidée par plein d’affinités et par l’estime que je portais déjà aux films qu’il réalisait dont j’appréciais la vivacité et l’originalité.

En les comparant aux comédies de cette époque (et aux acteurs comiques populaires qui les interprétaient), Philippe a introduit dès ses débuts une grâce, une légèreté et une désinvolture que des comédiens nouveaux venus vont propager : ils ne marchent pas, ils virevoltent, ils ne déclament pas, ils fredonnent. Cette gaîté apparente masque un mal de vivre que leurs pirouettes ne peuvent vaincre. L’Homme de Rio, capable d’exploits extraordinaires, est toujours vaincu par l’indifférence féminine, car le moteur de tous les scénarios reste généralement alimenté par les amours difficiles, qu’il s’agisse  des aventures épiques de Cartouche, bourgeoises du Cavaleur ou exotiques du Magnifique. A partir de ce cadre constant, la réalisation s’appuiera en permanence sur l’allégresse, le rythme, le sous-entendu, l’ellipse, l’aérien…

A partir des Caprices de Marie, en 1969, reprit notre collaboration au montage (en alternance, avec mon amie Françoise Javet) qui avait été précédée par Un Monsieur de Compagnie (1964) dont j’avais écrit l’adaptation et les dialogues et Ne jouez pas avec les Martiens (1967) que j’avais réalisé pour la FILDEBROC, maison de production que Philippe venait de fonder et dont il m’ouvrit généreusement les portes. Après cette expérience peu réussie, je choisis définitivement de me consacrer au montage qui m’apportait plus de satisfactions que de blessures et où le plaisir de la création demeurait intact. Il était évident que dans les trois étapes de la fabrication (scénario, tournage, montage) Philippe préférait la mise en scène et la relation avec les acteurs. Son caractère impatient le tourmentait durant les longues séances de rédaction d’un scénario, comme les nécessaires semaines de préparation d’avant le tournage. Même chose dans la salle de montage qui nécessitait de minutieuses manipulations au temps de la pellicule, alors que cette lenteur apparente était, en réalité, une qualité qui favorisait la découverte des solutions recherchées devant une difficulté. La relation de confiance étant établie depuis longtemps, Philippe me laissa librement assembler ses films tandis que les tournages se déroulaient en province, au Mexique, en Grèce ou au Maroc. De retour au studio, nous établissions la liste des rectifications que j’effectuais en son absence, alors qu’il partait faire du ski ou du bateau pour décompresser. Nouvelles visites lors des séances de post-synchro, du choix des emplacements de musique et, évidemment, lors des enregistrements et des mixages ultimes, dernière épreuve pour cet homme qui subissait les inévitables marches avant/arrière des séances d’auditorium comme un supplice.

Ce caractère impatient dominait sur le plateau de tournage où il courait dans le décor, d’un emplacement de caméra au suivant, le viseur à la main. Aux projections de rushes, on le voyait jaillir sous l’écran dès la fin d’une prise, laissant à peine le temps au comédien de finir sa phrase. Des années durant, je l’ai supplié de compter au moins jusqu’à 3 avant de dire « Coupez ! ». En vain. Philippe était pressé mais sûr de lui : il faisait peu de prises, croyant dans la spontanéité des premières, mais découpait parfaitement son récit et « couvrait » la scène avec le matériel nécessaire, ni plus, ni moins. Il avait compris d’instinct que le rythme ne s’obtient pas en enlevant une seconde à chaque collure, mais en imprimant le tempo désiré aux comédiens à l’intérieur de l’action, soutenu par un dialogue vif et des déplacements lestes. C’est cette « écriture » que l’on retrouve tout au long de son œuvre, structurant les scénarios écrits par des auteurs très différents – Boulanger, bien sûr, mais aussi Audiard, Dabadie, Carrière, Brach, Tonnerre, entre autres – qu’il n’a fécondés que par ses propres goûts, ce qui explique l’évidente homogénéité de cette longue carrière. Rares sont les réalisateurs dont la « patte » est identifiable dès les premières minutes de projection : Philippe de Broca fait incontestablement partie de ce club très restreint.

Henri Lanoë