Jean-Charles Smith

Capitaine du Moana
Dix huit ans de tribulations avec Philippe de Broca à bord de son voilier Moana.
  • Philippe de Broca sur son bateau le Moana

    Sur le Moana

  • Philippe de Broca sur son bateau le Moana

  • Philippe de Broca sur son bateau le Moana

C’était nuit d’encre quand Philippe et moi sommes arrivés à Perros-Guirrec. Nous avions déjà été dans tous les ports de la côte depuis la baie de la Somme pour trouver le voilier qui lui plairait. Aucun de ceux qu’on avait vus n’avait satisfaisait ses voeux. Philippe ne voulait pas d’un « bidet », il appelait ainsi tous les bateaux en plastic blanc, ni d’un bateau avec une poupe plate comme celles des limandes.

Il aimait les rondeurs et voulait un bateau honorable, semblable à ceux des tableaux peints par son grand-père qu’il accompagnait dans sa chaumière de l’île d’Ars dans le golf du Morbihan. Un vrai bateau donc, en bon bois, bien solide et confortable, avec une belle étrave et un cul de poule, ces voûtes élégantes que soulèvent majestueusement les lames de l’océan.

Important ce grand-père pour Philippe. Il m’en parlait souvent. Je ne l’ai pas connu car l’artiste avait depuis longtemps tiré sa révérence. Au printemps, il abandonnait son atelier de Nantes et venait peindre dans l’île d’Ars. Fin d’automne, palette, chevalet et une bourriche d’huitres pour bagages, l’oiseau migrateur quittait la grisaille bretonne pour aller au Maroc, peindre les berbères de l’Atlas, les caravanes du désert, et les yeux des femmes. Les vieux aventuriers farceurs et philosophes ont eu bonne place dans les films de Philippe.

On s’avançait donc sur ce ponton nuiteux du port de Perros, Philippe marchait devant. Je voyais sa silhouette silencieuse, ses épaules râblées semblant porter tout son travail passé, les films qu’il avait écrits et tournés, les succès resplendissants, Cartouche, L’Homme de Rio. J’y sentais aussi peser sa préoccupation que ses derniers films n’aient pas connu les mêmes succès et qu’en amour ce n’était pas non plus le grand feu. « Foutons le camp faire le tour du monde » ! m’avait-il déclaré quelques jours plus tôt d’une manière convaincue.

Avant de travailler avec Philippe j’étais marin et nous avions déjà fait une virée ensemble en voilier jusqu’à l’île de Guernesey. Il avait tenu à aller y visiter la maison où Hugo s’était exilé. La mer, son espace, son énergie, sa lumière, Philippe aimait.

Le Moana apparu dans l’obscurité, posé dans l’eau noire du port de Perros. Et vlan ! il plût tout de suite à Philippe. Le bateau était bien dessiné, bien carrossé en acier, c’est certain, mais ancien. J’étais circonspect. L’acier c’est costaud mais ça rouille, et ce Moana n’avait pas ce qu’un bateau d’architecture plus moderne aurait donné en espace intérieur, en facilité de manœuvre et en vitesse pour les croisières longues que Philippe avait dans la tête.

Mais le pont de teck, les boiseries d’acajou massif, les winches en bronze et le parfum goudronneux du Moana, vieux coureur de mer qui en a pas mal dégusté, inspiraient Philippe, ça collait avec ses goûts.

Philippe ne tergiversait jamais longtemps. Nous avons testé la stabilité du bateau, l’énergie de son rappel. C’était satisfaisant. Moana était un bon bateau construit en Hollande où on ne bricole pas avec les yachts. Alors au diable les quelques taches de rouille et le vieux moteur qu’il fallait démarrer aux chandelles soufrées, comme tous les vieux diesels de marine.

L’affaire fut conclue le lendemain même avec le propriétaire, un journaliste de la revue « Voiles et Voiliers », et nous miment nos sacs à bord. Nous étions partis pour dix huit ans de bourlingage avec Moana, déesse tahitienne de la mer, sorcière c’est sûr, à qui il fallu souvent gratter consciencieusement le dos pour chasser berniques et rouillade.

Un tour à l’épicerie du port et nous appareillions pour le golf du Morbihan par l’île de Ouessant ou le phare d’Ar Men, selon le temps, on verrait bien. On verrait bien aussi si le bateau comblait nos espérances.

Ce fut le cas. Après quelques jours d’un convoyage sans déconvenue autour de la Bretagne, nous étions rendu dans ce cher golf du Morbihan, havre du grand-père de Philippe.

Mais quand on est un célèbre metteur en scène de cinéma, le métier capte, on ne lui tire pas légèrement son chapeau, d’autant que le producteur Alexandre Mnouchkine, vieux complice de Philippe, était encore vivant et qu’il avait toujours un lapin dans le sien de chapeau. Cahin-caha les projets de films revenaient.

Donc le tour du monde était remis à plus tard. Mais l’envie de belles bordées régénératrices vers les îles bretonnes où l’Espagne, n’était pas morte, loin s’en faut.

D’habitude nous quittions Paris le soir, souvent après être allés chercher Alexandre, le fils de Philippe, chez Marthe, sa mère.

La nuit, sur l’autoroute, direction le Morbihan, Philippe lâchait quelques commentaires à propos du boulot et de quelque décideur sourcilleux monté récemment en graine dans les télés devenues coproductrices du cinéma, navré que ces jeune homme ne sache pas que la comédie est question de ton et d’humeur et que « No body is perfect ».

But the show must go on !!!…

Et il en eu des virées en scope sur l’écran large de l’océan, pendant dix-huit ans.

Des voyages pour les îles, l’Espagne, le canal du midi, la Méditerranée. Des appareillages en toutes saisons, par grand vent ou calme-plat, sous les trombes d’eau ou sous la neige, à toute heure, la nuit, à l’aube après le café. Il fallait d’abord naviguer un mile avec l’annexe dans le clapot de la rivière d’Auray pour arriver au corps-mort où le bateau attendait. Nous arrivions rincés d’embruns.

Parfois saisis par la bourrasque, nous fîmes demi tour, mais rarement. Quelque soit le temps et l’état de la mer, Belle île nous était accessible, « Loffant, abattant dans le cap, bordant, choquant les voiles » on arrivait toujours à filer jusqu’au port de Palais. « Ferlant » les voiles, on s’attardait un peu à souffler en regardant la mer passer au-dessus de la jetée avant de descendre au carré allumer le chauffage à pétrole et déboucher une bouteille de Bordeaux. On allumait les appliques à pétrole, Philippe y tenait aux appliques à pétrole, ç’était civilisé et joli comme éclairage, trouvait-il, au milieu de la turbulence des éléments pas toujours accueillants.

L’une d’elles révélait la nudité d’une jolie femme voluptueusement allongée dans un sofa sur un petit tableau de son grand-père, dame que Philippe se plaisait à la présenter comme étant sa grand-mère.

On se séchait. Alex et moi mettions à jour le journal de bord pendant que Philippe se mettait au fourneau. Bouillons et rôts, glaçages et « mitonnages », la cuisine, c’était son truc.

Une nouvelle bouteille et nous voilà à table, avec set-de-table, ronds-de-serviettes et porte-couteaux. Rien de négligé, important à bord, question d’humeur.

Dînant, on partait sur un tas de sujets. Passaient les expéditions polaires d’Amudsen, l’Atalante, La Peau du diable de Roger Vercel et quelques propos de « gaillard d’avant ». Les grands soirs, ça pouvait aller sur la bataille de Lépante ou celle de Trafalgar. Embarqué par l’épopée, redevenant metteur en scène, Philippe sortait les cartes marines et, mimant le Grand Turc et le Pape Pie VI ou les Amiraux de Villeuneuve et Nelson, recomposait stratégies et batailles. Quand l’atmosphère était très claire il arrivait qu’il sorte le télescope de sa boîte pour viser la nébuleuse d’Andromède et partir dans des considérations astronomiques. Ou bien, passant le détroit de Messine, donner sur le pont un bal qui se finissait devant Syracuse, dans des plongeons phosphorescents dans l’eau de la Méditerranée.

Pendant dix huit ans Moana n’est jamais resté beaucoup plus d’un mois sans larguer les amarres.

Avec Philippe il y avait du « gaz ». Les choses de l’amour, de la gloire et aussi de la mort n’étaient jamais loin.

Il a maintenant relâché au cimetière marin de Sauzon à Belle Île, face aux constellations. Ses cercles s’y élargissent encore, j’en suis certain.

Mon cher Philippe, tu me manques bien.

Jean-Charles Smith, ton ami.

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