Jean-Pierre Cassel

Acteur
Philippe est de la même famille qu’un Richard Lester, il possède les mêmes qualités : le rhytme, une vraie pulsion de comédie, un sens inné du raccourci, une humeur très personnelle, un regard aigu.
Philippe de Broca et Jean-Pierre Cassel

J’ai vraiment débuté ma carrière avec et grâce à Philippe de Broca. J’avais repris au pied levé le rôle de Jean-Paul Belmondo, parti faire son service militaire, dans « Oscar ». Une comédienne qui jouait dans Les Cousins, Françoise Vatel, a conseillé à Philippe d’aller voir la pièce. Mais, il avait déjà vu, quand Jean-Paul interprétait le rôle. Elle a insisté, lui disant qu’il y avait un garçon qui lui plairait. Et comme Philippe était un assistant curieux, il est venu me voir. Il est venu me voir trois fois. Puis un soir, il est entré dans ma loge… Il se trouve qu’à cette époque j’étais l’incarnation parfaite, la projection idéale des personnages masculins que Philippe avait en tête. Notre ressemblance physique y était évidemment pour quelque chose. La corrélation entre ce que je représentais et son univers était totale. À tel point que, lorsque je suis allé aux États-Unis pour la première fois, les Américains ont été surpris par ma taille : ils ne croyaient plus petit. Dans les films de Philippe, le fait est que j’ai l’air d’avoir la même taille que lui. Sans le savoir et sans le vouloir, je me comportais physiquement comme lui, je bougeais comme lui, ce qui le ravissait. Cette sorte de mimétisme participait d’une osmose parfaite entre le cinéaste et l’acteur. Les indications de jeu de Philippe à mon égard étaient d’ailleurs minimes : instinctivement, je comprenais au quart de tour ce qu’il attendait de moi…

Mon premier film avec lui fut Suzanne et les roses, un titre merveilleux, fâcheusement remplacé par Les Jeux de l’amour pour des raisons commerciales. Pour faire ce film réalisé par un inconnu, j’ai refusé une importante tournée théâtrale, une pièce à succès, « La Prétentaine » que j’avais auparavant reprise, pour laquelle Sophie Desmaret m’avait sollicité. Mon refus était d’une imprudence folle ; j’ai réagi instinctivement, de manière même un peu bornée, puisque plus on tentait de me dissuader de faire ce film, plus je me butais, sans raison. Le film eut un excellent accueil critique. Nous avons enchaîné avec Le Farceur, une autre réussite, puis avec l’Amant de cinq jours, à mon sens moins intéressant, parce que de commande. C’est un phénomène classique dès qu’on entre dans un circuit plus commercial : les producteurs veulent exploiter le filon, on refait la même chose… En moins bien. Nous aurions sans doute dû résister au chant des sirènes…

Puis nous avons fait un Monsieur de compagnie, film qui a beaucoup de charme et qui, à mon goût, n’est pas aussi fort que si Philippe avait respecté la fin du roman adapté : le héros finissait son périple en Inde où il découvrait quelqu’un qui en faisait encore moins que lui, un gourou qui passait son temps à méditer sous un arbre et se faisait nourrir par son entourage. Le héros s’installait sous un arbre voisin, et découvrait une vraie philosophie de la paresse, une dimension de méditation presque mystique. Un jour, pour enfin adresser la parole au gourou, il lui tapotait sur l’épaule et celui-ci, mort depuis longtemps sans qu’on s’en soit aperçu, tombait en poussière… C’était une idée fantastique. Mais le film au lieu de cela se réfugie un peu frileusement dans un dénouement « en boucle », une solution de facilité. Je le regrette.

Philippe est de la même famille qu’un Richard Lester, il possède les mêmes qualités : le rythme, une vraie pulsion de comédie, un sens inné du raccourci, une humeur très personnelle, un regard aigu. Mais il y a chez lui une peur de s’attacher, d’être prisonnier, qu’on retrouve naturellement chez ses protagonistes. Ce qui fait son originalité foncière, c’est sa gravité, sa profondeur, sa mélancolie sous une apparence de désinvolture ou de fantaisie. Si vous enlevez l’un ou l’autre, vous obtenez un film déséquilibré, comme cela s’est parfois passé consécutivement aux trop fortes pressions des producteurs qui ne semblent pas comprendre que l’univers de Philippe et d’une parfaite homogénéité.

Jean-Pierre Cassel