Lettre d’un admirateur

Fan
J'ai mille fois reporté l'écriture de cette lettre, désespérant de trouver le bon ton, le mot juste, le plan approprié, de ceux permettant de tout dire avec un minimum de moyens !

Faire court, être clair, être sincère sans tomber dans le ridicule, la naïveté ou pire, la mièvrerie du fan devant l’idole. Prendre le risque de vous importuner ou vous laisser indifférent, mais tout vous dire, donc, de ce que je porte en moi depuis si longtemps.

À commencer par mon amitié, mon affection sans vous connaître – je ne vois pas d’autres mots – ; mon respect, mon admiration devant votre œuvre, mon plaisir invariable de la redécouvrir, malgré le nombre de rediffusions imposé ; cette résonance particulière qu’elle éveille en moi, dans une adéquation quasi systématique, comme une complicité par-delà le temps, l’espace et l’inconnu qui nous séparent : je ne cesse de me reconnaître dans vos films, en même temps qu’ils ont contribué, j’en ai bien conscience, à me façonner un peu.

Vous dire aussi combien j’espère, jour après jour, une rétrospective en cinémathèque, du moins une programmation T.V. des cinq titres que je n’ai pas encore vus : L’Amant de cinq jours, Les Sept Péchés capitaux, Un monsieur le compagnie, Le Plus Vieux Métier du monde et Chère Louise. Paradoxalement, le bonheur à venir qu’ils me promettent combat mon impatience, rendant presque mon attente jouissive !…

Je guette également l’édition de vos musiques, dans l’intégralité – le rêve ! – ou dans un large regroupement, les compositions exceptionnelles de Delerue étant indissociables, à mes yeux, de vos réalisations. – J’ai pu trouver en médiathèque le 33 T de l’Africain, il y a des années, et il ne m’en reste aujourd’hui qu’une copie cassette, mais j’ai eu l’énorme surprise de dénicher, en janvier sur Paris, le 33 T australien (unique édition d’après le vendeur de « ciné-musique ») des Aventures d’un Chinois en Chine (titre anglais) avec le merveilleux thème d’Alexandrine….

J’ai lourdement insisté auprès de Stéphane Lerouge, croisé en décembre dernier aux « Rencontres Cinématographiques de Cannes » et qui a ce privilège de vous connaître, pour qu’il réalise enfin ce vœu. Mais les choses ne sont pas aussi simples que je le voudrais !

Vous dire encore et surtout, puisque j’évoque le privilège de Stéphane, mon rêve (un de plus !) de vous rencontrer, de vous voir travailler. Vivre tout ou partie d’un tournage à vos côtés pour apprendre de vous tout ce qui ne se voit pas à l’écran, et m’y rendre utile, s’il le faut, de la manière la plus humble ! Évoquer avec vous toutes ces scènes que je revois, que je dissèque, que je savoure, que je cite et connais par cœur… (oh ! la belle expression en l’occurrence !)

Vous dire pourquoi je les aime, et tout ce que j’y trouve que je ne trouve pas ailleurs. Dieu sait pourtant que j’apprécie Sautet, Truffaut, Verneuil, Rappeneau, Carné, Lautner, certains Lelouch, bien sûr Chaplin et tant d’autres. Mais ils ont besoin de films entiers pour faire croire à des êtres de chair et créer une ambiance, alors que vous avez le sens du raccourci et de l’instantané. Par touches discrètes et nuances subtiles, ils dépeignent l’âme humaine et la complexité de ses sentiments. Vous ne vous encombrez pas de préliminaires mais allez droit à l’essentiel. Les choses sont plus directes, j’y perçois l’émotion de la vérité et de la vie. Tout s’impose chez vous avec la force de l’évidence. Le film s’ouvre et le décor est planté, la pièce et le costume disent tout, le personnage arrive et il existe, il est là, on le sent qui vibre. Et quelques secondes, quelques plans, quelques mots ou quelques notes sur son regard suffiront à pénétrer son cœur, souvent l’abîme qui s’y cache, de solitude, de tendresse, de soif de l’autre ou d’absolu, de peur aussi, devant le bruit des choses ou leur arrêt brutal. Nul autre que vous ne sait mieux montrer et faire tomber les masques. Alors les perspectives ouvertes deviennent sans limites et dépassent le cinéma. Un coup d’œil, un silence, le temps subitement suspendu, un paysage, presque rien en somme dans l’économie générale du film, mais un instant qui nous fait chavirer dans une autre dimension.

Tout aussi peu de moyens peuvent vous permettre de convoquer la Grâce au moment où vous le désirez, comme des pauses magiques dans la course. Le plus fort est que vous le faites le plus souvent dans des comédies. C’est ce qui fait qu’elles dépassent toutes les autres, animées de ce souffle.

Je crois que c’est ce que j’aime le plus chez vous, c’est pourquoi je me trouve si bien dans l’univers que vous créez, dans votre vision du monde comme de la vie : cette capacité de faire naître l’harmonie dans les contraires, à tous les niveaux, et de rendre possible leur union ; de marier « la mangouste et le cobra », « la carpe et le lapin », « le renard et la poule » ; d’associer la grande musique et la poésie au tourbillon de la comédie, de permettre au passé de subsister malgré le moderne (j’adore ce décalage parfois de vos décors, de certains costumes, de certaines répliques !) Nul ne peut manier comme vous les variations de rythme, la pause et l’accélération ; le passage de l’humour à la gravité soudaine ; l’intrusion de la majesté dans le burlesque, de la philosophie dans le loufoque, du baroque dans le quotidien, du lyrisme dans le prosaïque ; la naissance de l’émotion dans le mouvement, et presque des larmes dans le rire. La joie de vivre semble parfois cacher une fuite, ou une peur, du moins une faille, et pourtant, elle est bien réelle en même temps.

Et puis ce monde est beau : vos paysages, vos maisons, vos meubles, vos objets, vos matières, vos tissus, vos couleurs… jusqu’à vos interprètes. Voilà encore une constante inégalée et de taille, car je suis très soucieux de la beauté du comédien vu par l’œil de la caméra. Je crois que c’est un devoir. Et filmés par vous, tous les acteurs sont beaux. Sans exception, ils ont trouvé dans vos films leur plus beau visage. Il y a de la santé chez vous, de la force vitale. Une lumière particulière qui se dégage d’eux comme un bien-être (qui va d’ailleurs jusqu’à toucher le spectateur !) Vous savez les mettre à leur avantage, et cela paraît si naturel, si évident une fois de plus. De surcroît, vous leur offrez sans doute les rôles parmi les plus importants de leur carrière. Et vous savez les choisir ! Vous être entouré d’eux, comme d’Audiard, de Boulanger, de Delerue et des autres, pour en tirer le meilleur et conjuguer vos talents respectifs, fut sans doute la grande chance de votre vie, mais aussi la preuve évidente de votre valeur !

À celle-ci, je veux terminer en associant presque l’essentiel, l’élément capital qui vient parfaire votre esthétique et votre vision du monde, et qui peut tout expliquer et que tout peut justifier : votre HUMOUR ! « Et là ma Lison, tiens-toi bien, parce que nous touchons à l’homérique… et au sublime ! » comme dirait Noiret. Je dirais même au « jubilatoire ». Vos situations, le jeu des acteurs, la saveur des dialogues, je ne m’en lasse pas ! Et j’en fais profiter qui n’en a pas assez de m’entendre revivre ces passages. Je ris toujours autant ! Quel bonheur encore, dans Amazone (vu deux fois de suite le jour de sa sortie, mercredi après-midi – j’ai demandé au projectionniste de monter le son à la seconde…) de retrouver ce vieux tic de l’Homme de Rio ou de l’Incorrigible : Belmondo s’apprête à entrer dans sa case et entend le cri d’un animal : l’œil aux aguets, presque affolé, l’air abruti à souhait, il regarde à gauche, à droite, puis entre précipitamment ! Quelle joie de retrouver ces répliques dont je suis sûr qu’elles sont de vous : « Qu’est-ce que c’est que cette chieuse ? » ou bien encore : « Je n’aime pas les petites filles qui écoutent aux portes !

  • Fallait pas mettre de porte ! »

(Rien à voir avec l’humour mais comment ne pas évoquer la scène où Lulu – jusqu’à ce prénom qui a une très grande importance pour moi, je vous fais grâce de l’explication !… – passe son doigt dans les rides du vieil homme, ou celle de l’adieu au corps, à la lumière des flambeaux ?…)

Je connais les dialogues de l’Incorrigible sur le bout des doigts ; les élucubrations, affabulations et autres bons mots de Bébel dans tous vos films : « Suspendu à l’avion par la mâchoire, j’avais envie de rire » (l’Homme de Rio) « Mon cœur lâche Monsieur ! – Serrez les fesses » ! (Avec Rochefort. Les Tribulations…) Voilà que j’entends le rire tonitruant de Noiret, celui de Piccoli… et au milieu, des passages qui me donnent le frisson : Noiret dans Tendre poulet : « Ma tête est pleine de tumulte », le miserere dans la brasserie, « Summer Time » sur l’houseboat de l’Africain, le dîner au champagne en pleine forêt, les faux adieux de Victor et Charlotte à la fin, le chant des gitans dans l’église désaffectée de l’Incorrigible, le visage de Geneviève Bujold descendant du bus, les tirades de Guiomar dans sa roulotte, la confession de Piéplu, le soir, à sa fenêtre, dans le Diable par la queue, celle de Brasseur qui vient de comprendre son amour pour Mona dans la Gitane, le petit déjeuner malgré le temps qui passe, dans l’hôtel de Julie pot de colle, le bonheur de Rochefort dans la quincaillerie du Cavaleur, la fin de Cartouche, les rêves de Vénus, ceux de Marie dans Les Caprices…, cet amour entre elle et Gabriel qui ne parvient pas à s’avouer, les colères de Marielle, vos ravissantes emmerdeuses, toutes plus belles les unes que les autres, vos formidables seconds rôles (je n’aime pas trop ce terme, qui ne vaut pas pour vos films). Si j’essaie d’en dresser une petite liste, de mémoire, à côté de celle des premiers rôles : Marc Dudicourt, Jean Servais, Fernand Gravey, François Périer, Jean Desailly, Jean-François Balmer, Daniel Ceccaldi, Jacques François, Roger Carel, Raymond Gérome, Paulette Dubost, Marie-Anne Chazel, Jess Hahn, Noël Roquevert, Mario David, Paul Préboist, Darry Cowl, Maria Pacôme, Georges Wilson, Hubert Deschamps, Claude Piéplu, Madeleine Renaud (!!!), Danielle Darrieux, Isabelle Gélinas (avant sa formidable prestation de Regarde-moi quand je te quitte), Vittorio Gassman ( !!!)… et j’en oublie ! C’est énorme !

Isabelle Gélinas découverte dans Chouans ! me fait penser à cette autre découverte non moins formidable de votre Shéhérazade, Katherine…

Mais je me laisse emporter !…

Confusément, maladroitement, j’ai essayé de vous dire combien vous comptez pour moi, combien j’aime vos films. Ça court, ça saute, c’est brillant, gai, on y aime la vie, dans ce qu’elle a de plus instinctif, de plus naturel, de plus rond et jovial, de plus simple et fou à la fois, on y aime tout court, avec passion et de tout son être, avec douceur…

Pour citer encore On a volé la cuisse de Jupiter, vous vous souvenez du générique : « Jamais je n’aurai éprouvé comme devant le marbre des Propylées le sentiment physique de la beauté du monde, et cette nécessité de faire, dans notre vie, une place majeure à tout ce qui est beau… » C’est un peu ça devant vos films. On ne ressent pas la beauté physique du monde (encore que !… cf. plus haut), mais le bonheur de vivre ! Tout simplement.

J’avais moins de dix ans devant le Roi de cœur à la télévision, j’en ai trente à présent. C’est mon plus vieux souvenir vous « concernant ». Je me rappelle les deux fois où je l’ai vu, à un court intervalle l’une de l’autre, dont la seconde un après-midi, au côté de ma grand-mère, qui fut choquée par la scène finale d’Alan Bates nu devant les grilles de l’asile !… Aucun autre film dans mon enfance ne m’a marqué autant, et je ne sais plus pourquoi, d’autant qu’il m’en reste peu de choses, quelques images seulement. – Depuis, j’en attends désespérément une nouvelle programmation ! et je devrais presque le rajouter, hélas, à ma liste liminaire. – Je n’ai trouvé, il y a quinze jours, que le numéro de l’Avant-scène qui lui est consacré, et j’ose à peine le feuilleter, de peur de gâcher mon plaisir à ma prochaine redécouverte… C’est le film que j’ai le plus hâte de connaître enfin, avec Un Monsieur de compagnie.

Je suis aujourd’hui professeur de français et de cinéma dans un collège de Cannes, après des études de mathématiques et de gestion. Parcours sinueux, au terme duquel cinq ans d’enseignement ont apporté une pause salutaire. J’essaie de me rapprocher à présent de ce que je veux vraiment : peinture, écriture et cinéma.

En attendant, je parle de vous à mes élèves : tournage cette année d’un premier court-métrage de 15 minutes en numérique avec cinq filles de troisième (quinze ans) : Lire sur la plage, d’après un texte de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm. Il nous a valu le premier prix (« la lavande d’or » !) du festival académique de vidéos scolaires de Grasse ! (un peu l’ambiance de l’élection de Miss Flots Bleus dans les Caprices de Marie !… Non, j’exagère, c’était une belle expérience.)

Ce texte a eu le mérite, également, de nous permettre d’ « entrer » dans des livres, et de tourner quatre séquences évoquant A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Oliver Twist, le Désert de J.M.G. Le Clezio et les Trois Mousquetaires, que j’ai détourné en l’associant… au Bossu. Nous avons revu le film avec les élèves, nous avons décortiqué les scènes de combat. Ci-joint un découpage photo de la séquence et de votre botte de Nevers) (Lagardère, c’est moi !) J’ai rajouté quelques séquences supplémentaires en quelques images…

Ce fut un plaisir immense d’amener ces cinq jeunes à mieux vous connaître. Tournage formidable dans le rire perpétuel… Là aussi, je crois que nous vous avons suivi ! Et je me suis même offert le luxe, dans une quasi illégalité, de rythmer mon montage sur deux thèmes de Delerue et deux autres de Sarde, notamment… Je trouve la musique essentielle au cinéma… mais je ne vais pas rebondir sur ce sujet !…

Je ne voulais pas être trop long !… C’est loupé ! Je vais à peine me relire, de peur de ne jamais poster cette lettre. Du moins, elle est écrite !

Je crois me souvenir vous avoir entendu dire, après le succès du Bossu, que si cela n’avait pas marché, vous auriez arrêté le cinéma ( souvenir exact ?…). J’espère que vous n’arrêterez jamais !

À l’heure de conclure, j’aimerais avoir l’assurance et le même bonheur dans la voix qu’un Philippe Noiret dans l’eau qui salue Madame Pochet : « Je dis Monsieur de Broca !… » Mais je risque de devenir timide, trop respectueux, presque gêné ; à la Charles-Hubert devant l’éminent professeur Lemercier, ne balbutier qu’un tremblant «… Maître !… »

D’une tonalité l’autre, j’espère avoir laissé l’accent de la vérité à tous ces mots bien pauvres, auxquels vous voudrez bien croire.

Très amicalement,