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« Je suis l’œil de l’histoire », interview de Broca en 1969

« Je suis l’œil de l’histoire »

interview de Broca en 1969

En 1969, Philippe de Broca répond aux questions du journaliste américain Paul Gardner pour la revue Transatlantic Review. Il évoque ses débuts, ses films, ses comédiens, sa vision de la vie.

Les débuts

« À neuf ans, à un âge où les petits garçons rêvent de devenir médecins ou avocats, je voulais être réalisateur. Mes parents trouvaient ça drôle. Mais je n’aurais pas pu vivre sans faire des films. Ma famille m’a envoyé à l’École Technique pour étudier la photographie. Pendant mon service militaire, j’ai passé deux ans comme cameraman d’actualités, puis je suis resté une année de plus pour tourner un documentaire sur la piste des éléphants. C’est l’Algérie qui m’a fait me tourner vers la comédie. J’ai décidé que le monde réel était tout simplement trop laid.

Je suis revenu à Paris. Je savais que je devais désormais percer dans la production cinématographique. J’ai donc arpenté les Champs-Élysées en frappant à la porte de tous les bureaux de production. Toutes les secrétaires me connaissaient ! Je leur disais que je travaillerais pour rien. Puis, la Nouvelle Vague a éclaté – et ce fut un coup de chance. La France s’est soudainement remplie de jeunes réalisateurs brillants. J’ai décroché un poste d’assistant sur le premier film de François Truffaut, Les Quatre Cents Coups. Plus tard, j’ai travaillé comme assistant réalisateur auprès de Claude Chabrol sur Les Cousins, Le Beau Serge et À double tour. Après cela, je me suis dit : « Je ne peux plus être assistant ! »

C’était une période fantastique. Aujourd’hui, en France, cela ne se ferait pas aussi vite. Mais à l’époque… tout le monde était jeune et enthousiaste, et les premiers réalisateurs à connaître le succès aidaient immédiatement leurs amis. Chabrol lui-même a produit mes deux premiers films grâce aux bénéfices des Cousins. »

Le premier film

« L’idée de mon premier film, Les Jeux de l’amour (1960), est venue de son actrice principale, Geneviève Cluny. C’était une jolie jeune actrice bien connue à Paris pour ses publicités pour du dentifrice. Le film racontait l’histoire d’un jeune couple vivant ensemble dans une immoralité joyeuse jusqu’à ce que la jeune fille décide qu’elle veut un bébé – et choisisse leur meilleur ami pour en être le père. Geneviève Cluny a soumis l’idée à Chabrol, qui l’a transmise à Jean-Luc Godard et à moi-même. Nous étions censés travailler ensemble sur l’histoire en tant que collaborateurs, mais de toute évidence, le point de vue de Godard est totalement différent du mien. Nous ne pouvions pas travailler ensemble. J’ai poursuivi avec ma version et Godard a réalisé la sienne plus tard, Une femme est une femme. Je n’aimais pas celle de Godard et il n’aimait pas la mienne. Mais je n’ai jamais eu les faveurs des Cahiers du Cinéma, bien qu’ils aient salué Les Jeux de l’amour et Le Farceur. Ce sont mes films les plus personnels jusqu’au Roi de cœur. »

Cassel et les autres

« Dans Les Jeux de l’amour, Jean-Pierre Cassel incarnait en réalité deux facettes de ma personnalité : d’abord le rêveur qui s’effondre lorsqu’il est contraint d’affronter la réalité, puis le farceur qui refuse tout simplement de se laisser abattre. Cassel est un excellent comédien qui a tourné trois films avec moi, et je me souviens lui avoir dit : “Je ferai tous mes films avec toi.” Bien sûr, je ne l’ai pas fait. Mais dans ces premiers films, il a su exprimer exactement ce que je voulais. Quand j’ai travaillé avec Truffaut sur Les Quatre Cents Coups, j’ai été impressionné par la complicité entre Truffaut et le jeune acteur qui jouait le rôle principal. C’était comme si Truffaut se mettait lui-même en scène. Ça devait être dans un coin de ma tête quand j’ai choisi Cassel.

Mon rêve serait d’avoir une troupe, comme une compagnie de répertoire, pour pouvoir toujours faire appel aux mêmes comédiens. La plupart des peintres, je suppose, utilisent toujours la même couleur de base. En réalité, je n’aime pas diriger les comédiens. Un comédien a une voix, un corps, un style. Il apporte sa propre personnalité au rôle. Je ne peux pas lui dire quoi faire. Mais en tant que réalisateur, je peux choisir la voix et le style que je souhaite. Le choix des acteurs est donc important.

Belmondo, c’est Belmondo. On ne peut pas le changer. On ne peut pas modifier sa personnalité. Quand il joue une scène d’ivresse, c’est Belmondo ivre. Quand il joue une scène d’amour, c’est Belmondo amoureux. Une fois le casting du film établi, celui-ci prend une forme bien définie que même moi je ne peux pas changer. Ainsi, dès que nous commençons, je suis l’esclave, le serviteur du film. J’aimerais être acteur et jouer dans tous mes films, mais je ne suis pas acteur. Et il est trop difficile de réaliser et de jouer en même temps. »

L’Homme de Rio

« J’ai réalisé L’Homme de Rio pour des raisons politiques. Pour être libre, pour avoir l’argent nécessaire à la réalisation de ce que je voulais. Pour y parvenir, j’avais besoin d’un très grand succès. Malgré tout, il y a eu des problèmes. Personne ne voulait produire Rio. Il m’a fallu six mois pour trouver un producteur, puis cinq mois pour écrire le scénario. Ce genre d’histoire d’aventure semble toujours très facile, mais ce n’est pas le cas. J’avais le début : Belmondo voit sa fiancée se faire kidnapper, il la suit jusqu’à Orly, monte dans le même avion qu’elle – mais elle est droguée, elle ne le reconnaît pas. Soudain, ils atterrissent à Rio. Que peut-il faire maintenant ? Je dois inventer une histoire. J’avais certaines scènes que je voulais inclure… Jean-Paul s’échappant d’un gratte-ciel et courant à travers la jungle… mais le problème était de savoir comment. C’est un film très naïf. Je pense que c’est pour ça qu’il a marché. Il a remporté des prix, mais je ne l’aimais pas vraiment. C’était le genre de film que j’avais envie de voir quand j’avais quatorze ans. »

Être libre

« Après L’Homme de Rio, j’ai retrouvé ma liberté, ce qui est vital pour un réalisateur. En France, nous avons créé une association de réalisateurs parce que nous voulons encore plus de liberté. Quand je dis que je veux faire un film, cela signifie l’écrire, le réaliser et le monter. Il ne peut en être autrement.

Un producteur hollywoodien m’a appelé pour me dire qu’il avait un projet. Tout est prêt. Kirk Douglas sera la vedette. Dalton Trumbo écrira le scénario. Puis-je venir le réaliser ? Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Si je réalise un film, ce doit être mon film. C’est moi qui ferai la sélection, sinon il n’y a pas de liberté. En Amérique, je pense qu’ils devront bientôt faire comme nous en France – alors il y aura davantage de films personnels comme Le Lauréat.

Il y aura aussi plus de films originaux. Je déteste les adaptations. J’adore Stendhal, mais si jamais j’essayais d’adapter un de ses livres, ça ne ressemblerait pas à l’original. Je dois me sentir complètement libre de tout changer pour m’adapter au médium. Un livre peut être le point de départ d’une idée. Mais je préfère trouver mes idées dans la peinture ou la musique, pas dans la littérature. À Hollywood, ils achètent toujours les best-sellers. C’est parce qu’ils ont peur. Pouvez-vous imaginer un romancier comme Faulkner regardant un film et disant ensuite : « Je pense que je vais l’adapter pour mon prochain roman » ? Vous riez, mais c’est la même chose quand les réalisateurs achètent des livres et des pièces de théâtre pour l’écran. »

Le Roi de cœur

« Dans Le Roi de cœur, il y a le monde réel, représenté par des caricatures de soldats, et il y a le monde de la folie : des gens excentriques et imaginatifs qui jouent des rôles déguisés et applaudissent la bataille comme s’il s’agissait d’un spectacle destiné à leur divertissement. Lequel est le plus réel ? C’est une tragédie vue sous un angle comique. L’idée m’est venue d’un article que j’ai lu dans France-Soir. C’était juste un petit article sur la commémoration de cinquante patients psychiatriques français qui avaient été tués par les Allemands. Leur hôpital avait été bombardé et ils erraient dans les champs, vêtus des uniformes de soldats américains morts. Quand les Allemands les ont vus, ils ont cru que c’étaient des Américains et les ont abattus. C’est une histoire terrible. Un autre réalisateur aurait pu prendre le même sujet et le traiter de manière réaliste – un moment d’horreur de la guerre.

C’était le premier film réalisé exactement comme je le voulais. Et puis qu’est-ce qui s’est passé ? Il n’a pas eu de succès en France. Mais les Américains l’ont aimé, ce qui signifie qu’ils ont compris ce que j’essayais de faire. Je veux continuer à faire ces « comédies » parce que, pour moi, la seule façon d’affronter la tragédie de la vie, c’est par la comédie. J’ai peur du monde. Je suis effrayé. La comédie est un masque. Brecht est un dramaturge comique, bien qu’il soit généralement présenté de manière très sérieuse. Le sérieux se cache derrière l’humour. J’aimerais mettre en scène Brecht un jour, pour montrer qu’il est comique. »

Les maisons farfelues

« Un motif récurrent dans les films de De Broca, écrit Paul Gardner, est celui des maisons farfelues aux gargouilles, comme dans Le Farceur, qui se transforment en hôpital dans Le Roi de cœur et en hôtel dans son dernier film, Le Diable par la queue. »

De Broca : « Ces bâtiments sont des symboles. Parce que j’ai peur de ce que je lis dans les journaux : la Tchécoslovaquie, le Vietnam, le Biafra. Je préfère donc enfermer mes films dans mon univers subjectif… un microcosme. L’hôtel est un refuge pour les gangsters, les aristocrates, les clowns – toutes sortes d’êtres humains. Je suppose qu’il y a aussi des raisons personnelles. Je me sens seul. J’ai la nostalgie d’une famille, car je n’en ai pas. J’adorerais vivre avec la famille du Farceur. Mais je suis un grand garçon maintenant. Mes héros vont donc probablement changer. Peut-être que je referai Le Farceur, mais la prochaine fois, il sera plus âgé, plus sage. On dit que mes héros sont toujours de Broca, mais je ne pense pas, vraiment. Je suis l’œil de l’histoire. »


Une place Philippe de Broca à Paris

Une place Philippe de Broca à Paris

La Mairie de Paris a inauguré une place en l’honneur de Philippe de Broca dans le 12e arrondissement, tout près du Jardin des plantes où il aimait flâner étant enfant…

L’idée de baptiser une place « Philippe de Broca » est venue au conseiller municipal du 12e arrondissement Franck Margain en 2022, avant d’être validée par une commission de dénomination puis, sans problème, par un vote au Conseil de Paris. « La culture populaire est aussi le reflet de la culture de Paris et donner à Philippe de Broca une place à son nom était, à ce titre, une initiative que personne ne pouvait refuser ». La capitale est d’ailleurs très présente dans ses films.

La place se situe quai de la Rapée, à l’angle du pont Morland et du boulevard de la Bastille. Une cérémonie d’inauguration s’est déroulée le 5 décembre 2025 en présence de la famille du cinéaste, du cinéaste Jean-Paul Rappeneau, de la maire du 12e arrondissement Emmanuelle Pierre-Marie, de la chargée de la mémoire et du monde combattant Laurence Patrice et de la chargée de la culture Carine Rolland.

Son neveu Yves Aroud a prononcé un discours dont voici l’intégralité :

« Deux heures ! J’ai mis deux heures pour venir de Viroflay.

L’homme pressé qu’était Philippe aurait-il adoré Paris, ville du ¼ d’heure ? D’un côté, sûrement à l’idée pratique de ne pas attendre. D’un autre, il n’en a pas tellement besoin puisque ses héros, doubles de lui, s’évadent des contraintes matérielles et ne respectent aucun espace-temps, ce qui nous fait rêver. Comment Paris va-t-il concilier l’ancrage dans le réel et l’élan vers l’impossible ? Nul ne sait.

Quoiqu’il en soit, je remercie infiniment et du fond du cœur les élues de tout bord d’avoir pensé au nom “de Broca”. Heureusement qu’il y a une particule sinon il y eût confusion.
Mesdames, Messieurs, chers amis, ma tante, mes cousins, Germaine, Raoul …
Place ! à toi Philippe

N’étant pas le critique, ni même le spectateur le plus objectif – le moindre défaut faisait à mes yeux un navet (légume fort appréciable de tes pots-au-feu) et une scène ou un dialogue réussi transformait ton film en chef-d’œuvre – je suis surtout là, avec fierté, pour rappeler ta proximité dans nos cœurs, dans nos mémoires, avec cette place au centre de ton terroir.

A quelques pas du quai Henri IV où tes parents habitaient, toi nourrisson, à quelques encablures du 90 bd Saint-Germain, toute ton enfance, ton inspiration, ni très loin du quai de Bourbon, où tu as dû développer dans les ateliers photographiques de ton père, tes premiers tirages, d’ici la vue embrase (rend lumineux, éclatant, empli d’une grande exaltation) tout le quartier latin qui fut ta vie privée et aura été le berceau de ton âme d’artiste qui voyage.

Car après l’école de cinéma rue de Vaugirard, et avant de t’envoler filmer à Rio, à Hong-Kong, à Senlis, en Louisiane, en Bretagne ou à Kilifi, tu as tourné dans ces quartiers alentour, au cœur de Paris. Tu y es revenu pour glorifier l’amour, les embouteillages, avant l’heure le téléphone instantané, les ruptures, le solex, les petits vieux dans les gares. Ne pas oublier les dromadaires du Jardin des Plantes qui, de l’autre côté du fleuve, t’observent d’un regard. Seule ombre au tableau, en te tordant le cou tu peux lorgner du côté de l’institut médico-légal. Mais à 5 minutes, la Cinémathèque t’a placé sur un piédestal.

Mes amis, repensons à toutes ces scènes qui témoignent de son amour pour Paris
• Aux toutes premières réalisations de Philippe qui filme la capitale (en N&B) comme seule la nouvelle vague savait le faire : l’insouciance, un regard neuf, la poésie, le refus des conventions.
• Repensons aux aventures de Cartouche (condamné à mort un 26 novembre 1721), avec sa cour des Miracles : l’insolence, le charme, le panache, la révolte, les tentations.
• Repensons aux scènes qui démarrent l’Homme de Rio au Trocadéro, gare de Lyon, sur l’île Saint-Louis : l’exotisme, l’aventure, le rythme, puis la cavalcade.
• Repensons à ses héros qui sillonnent tout Paname dans un tourbillon d’ubiquité, de séduction et d’escapade.
• Repensons à ses héroïnes qui habitent au Champ de Mars, dans le Marais, rue de Bretonvilliers ou rue Mouffetard.
Et tant d’autres instants de fantaisie et de mouvements permanents, sa signature, ses œuvres d’art.

Grâce au recul, à une vision plan large en focale 35mm, lumière parisienne, nous sommes à l’endroit parfait qui nous ramène à toi.
Tu es né ici, tu reposes à Sauzon, tu fais partie de moi et de notre mémoire collective, tu revis aujourd’hui à Paris à moins d’un nœud (de temps) du seul endroit où sont alignés les bateaux à voile sur ta Seine : l’Arsenal.
Si le Moana y revenait accoster, quelle aventure !

Rendez-vous dans 8 ans pour le centenaire de ta naissance. »

Yves Aroud


Jean-Paul Rappeneau, à vive allure !

Jean-Paul Rappeneau, à vive allure !

Jean-Paul Rappeneau a récemment publié un livre de souvenirs, « Vive allure » chez Grasset. Le cinéaste à qui l’on doit « La Vie de château » et « Les Mariés de l’an deux » (entre autres !), y évoque sa collaboration et son amitié avec Philippe de Broca.

À l’hiver 1962, Philippe de Broca confie à Jean-Paul Rappeneau qu’il rencontre des difficultés avec Ariane Mnouchkine sur le scénario d’un film d’aventures. « Je l’interroge : « Mais quel est le sujet du film ? » « C’est l’histoire d’un petit Français qui débarque au Brésil. » « Et alors ? » « Il a des poignards qui lui sifflent aux oreilles. » Je l’interroge : « Pourquoi ? » « Justement, je ne sais pas pourquoi, c’est bien le problème. » Je le sens déprimé, prêt à abandonner. Spontanément, je dis : « Je serai chez toi demain matin, tu me raconteras mieux que ça. » » Rappeneau va beaucoup apporter à ce qui va devenir L’Homme de Rio, notamment l’idée de faire du personnage de Belmondo un troufion en permission, « au point d’envisager comme titre « Huit jours de perm » » !

« Pendant cette période, notre relation s’étoffe d’une dimension supplémentaire, professionnelle. Pour moi, c’est ce qui a participé à la construction de mon imaginaire. Elle se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité. »

Broca fait de nouveau appel à lui pour Le Magnifique en 1973. Plus exactement, le producteur Alexandre Mnouchkine a besoin de quelqu’un pour faire le tampon entre le cinéaste et le scénariste Francis Veber qui ne s’entendent pas du tout. « Un arrangement est convenu, je suis engagé et payé comme scénariste, mais mon nom n’apparaîtra pas au générique, ni celui de Veber qui refusera de signer. (…) On gardera plein de trucs de Veber, qui appelle régulièrement pour me demander ce qu’on change ou ce qu’on garde. Il n’aimera pas le résultat. Veber et de Broca ne se reverront jamais. »

Jean-Paul Rappeneau (qui retravaillera anonymement sur les scénarios de Tendre Poulet, Le Cavaleur et On a volé la cuisse de Jupiter) s’irritera parfois de voir comment ses propres films inspirent ceux de son ami. « Il y a un peu de La Vie de château dans Le Diable par la queue, et dans Le Roi de cœur, avec la prise du blockhaus! Sans parler de L’Africain, le duo Deneuve/Noiret de La Vie de château dans une décalcomanie du Sauvage. » Lorsque Broca met en chantier un Cyrano avec Bernard Giraudeau, concurrent de celui de Rappeneau (mais qui ne verra pas le jour), les deux hommes se fâchent. Mais, rappelle-t-il, « son charme naturel, ses élans d’affection finissent toujours par briser nos périodes de froidure ».

« Pendant des décennies, il sera mon frère, mon double, mon contraire. Nous avons un attachement fort et complexe, vissé par un lien d’abord générationnel – nous sommes nés à un an d’écart, des souvenirs presque identiques nous rapprochent, nous avons vécu des émotions symétriques au même âge sans nous connaître. Nous sommes soudés par le territoire de la jeunesse. Malgré nos orages. Notre rapport tient du passionnel, entre fraternité et discorde. »

Vive allure de Jean-Paul Rappeneau (Grasset)


Le Paris de Philippe de Broca

Le Paris de Philippe de Broca

Le cinéaste a souvent filmé la ville où il est né, notamment des lieux de son enfance, mais ses personnages ont voulu aussi s’en échapper pour parcourir le monde…

« Je suis né dans le 12e », explique Jean-Pierre Cassel dans L’Amant de cinq jours. Eh bien, ce n’est sans doute pas un hasard puisque Philippe de Broca l’est également. Plus précisément, le 15 mars 1933 dans une « maison de santé pour accouchements » de l’avenue du Général Michel-Bizot. Son enfance, cependant, se déroule boulevard Saint-Germain et sur l’île Saint-Louis, non loin du Jardin des plantes où il passe beaucoup de temps. « Les cris nocturnes des animaux encagés lui avaient donné le goût des lointains », raconte son scénariste Jérôme Tonnerre. Partir de Paris, donc, aller loin, vivre l’aventure. Le jeune garçon assouvit cette envie par le cinéma, les illustrés et les romans. Puis, à vingt ans, il sillonne 25 000 kilomètres de pistes à travers l’Afrique-Occidentale française (dont il rapporte un court-métrage, Opération Gas-oil).

Devenu cinéaste, il n’aura de cesse de parcourir le monde. Mais à ses débuts, les budgets qui lui sont alloués ne lui permettent pas encore d’aller sous les tropiques. Coincée dans son 7e arrondissement, Anouk Aimée soupire dans Le Farceur en se disant qu’« il y a des coins pleins de soleil où il fait meilleur qu’ici » et rêve de « plantes extraordinaires » du Mexique dont on fait « des pirogues, des robes, des livres, du feu ». Par la suite, le succès aidant, le cinéaste fera souvent de la capitale un simple point de départ. Jean-Paul Belmondo arrive en permission à la gare de Lyon puis part pour le Brésil dans L’Homme de Rio. Aussitôt mariés (à la mairie du 18e), Annie Girardot et Philippe Noiret s’envolent pour la Grèce dans On a volé la cuisse de Jupiter. L’Africain débute par un embouteillage pluvieux place de l’Opéra avant que Catherine Deneuve ne se rende au Kenya. Pierre Arditi et Gérard Jugnot quittent Paris pour la Bretagne dans Les Clés du paradis.

Ses premiers films ne maltraitent cependant pas sa ville natale. Les Jeux de l’amour (tourné en 1959 et sorti en 1960) s’ouvre sur une vue de la rue Soufflot avec le Panthéon au loin. L’histoire se déroule principalement un peu plus haut, à l’ombre de l’église Saint-Étienne-du-Mont, où Geneviève Cluny possède une boutique de brocante. Devant la caméra de Broca, la place Sainte-Geneviève ressemble à une placette de village, dans un Paris décati, pas encore blanchi par Malraux. Quelques plans furtifs montrent le trio amoureux sur les pelouses du Jardin des plantes. Un lieu de son enfance qu’il n’a pas fini de faire réapparaître à l’écran. Dans le film suivant, Le Farceur, Jean-Pierre Cassel et Anouk Aimée se promènent ainsi dans la serre tropicale. Mais la majorité du récit se déroule dans le quartier de la tour Eiffel. Dès le générique, elle apparaît sous de multiples angles (à la manière des Quatre Cents Coups de Truffaut sur lequel Broca était assistant), tandis que Cassel crapahute sur les toits, fuyant un mari cocu en colère. Le monument est très présent, on passe et repasse devant, on le voit de loin. Par la suite, un même plan reviendra souvent, digne d’une production hollywoodienne en mal d’exotisme : une vue de la tour Eiffel depuis la place du Trocadéro. Dans L’Homme de Rio, un homme mystérieux dérobe une statuette maltèque au Musée de l’Homme et la lance à un complice qui l’attend sur l’esplanade. On reverra cette composition dans Tendre poulet et Les Clés du paradis.

Avec Un monsieur de compagnie en 1964, tourné après Cartouche et L’Homme de Rio, Broca sacrifie à la carte postale en filmant, sur un air d’accordéon, le parvis du Sacré-Cœur (où Jean-Pierre Marielle vend des glaces), les Champs-Élysées (depuis la terrasse Martini) et Notre-Dame (depuis le quai Saint-Bernard). Ce qu’il fait également dans les autres épisodes du film, tourné à Rome (le Colisée) et Londres (Piccadilly Circus).

Après des détours par l’Asie (Les Tribulations d’un Chinois en Chine), Senlis (Le Roi de cœur), l’Afrique du Nord (La Poudre d’escampette) ou Annecy (Chère Louise), Philippe de Broca revient à Paris dans Le Magnifique en 1973. La cité qu’il montre est pluvieuse, triste, embouteillée, en un mot sinistre. Ce n’est pas celle de son quotidien dans le quartier de l’avenue Charles Floquet, à deux pas de la tour Eiffel. Non, c’est une vision imposée par le scénario qui oppose deux univers, celui du romancier François Merlin tirant à la ligne et celui du super agent Bob Saint-Clar évoluant dans un Mexique de pacotille. Dans le scénario original, raconte Broca, « (Francis Veber) faisait vivre le héros dans un appartement moderne. Moi, avec mon goût pour l’ancien, je l’ai fait vivre dans le Marais ». Il ne s’agit pas d’un décor mais d’un authentique logement situé au 17, rue des Tournelles, près de la Bastille. Et où Merlin va-t-il pour s’oxygéner un peu, quand il est las des exploits de son héros ? Au Jardin des plantes, bien sûr ! Il y joue aux boules (!) et sa voisine (Jacqueline Bisset) le rejoint pour une mise au point sur leur relation.

Avec L’Incorrigible, on passe frénétiquement d’un lieu à un autre, exactement comme Belmondo enchaîne les déguisements. S’agissant d’une histoire d’escrocs, on sort de prison (celle de la Santé) ou du commissariat (celui du boulevard Raspail, à l’aube) et on entre au Palais de justice. Les carambouilles se font dans les beaux quartiers (l’avenue Foch, l’hôtel Prince-de-Galles) mais aussi dans des endroits sordides (l’hôtel Tagada, une maison de passe de la rue Vavin). Philippe de Broca prend le temps de filmer l’île Saint-Louis, un des quartiers de sa jeunesse. Il nous avait déjà montré des façades du quai d’Anjou depuis un bateau mouche dans L’Amant de cinq jours et Françoise Dorléac se faisait enlever rue de Bretonvilliers (au coin du quai de Béthune) dans L’Homme de Rio. Cette fois, il s’amuse à faire s’y dérouler un mic-mac de tableaux volés. Le ministère des affaires culturelles (situé en 1975 rue de Valois) se retrouve par ses soins à l’hôtel de Lauzun, 17, quai d’Anjou. Et une mini-poursuite en voitures entre Belmondo et Julien Guiomar se termine rue Saint-Louis-en-l’Île.

Après avoir quitté le quartier de la tour Eiffel et s’être un temps installé vers l’Étoile, rue Montenotte, le réalisateur emménage en 1976 en plein centre de Paris, rue Visconti (6e). Hasard ou non, le film qu’il tourne à l’été 1977, Tendre poulet, se déroule dans des lieux proches : la place Dauphine (censée représenter la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève !), le 36 quai des Orfèvres, la Sorbonne, le square René-Viviani… Un peu plus au sud : la rue Léon-Maurice Nordmann où la commissaire Tanquerelle habite « à la campagne » et la rue Mouffetard où elle sauve le professeur Lemercier. Entre deux meurtres au poinçon, Broca offre au couple une escapade à Honfleur. C’est une habitude chez lui : ses films se déroulant à Paris ont toujours besoin de « respirations » – qui sont autant de fuites. Ses personnages partent à la campagne dans Les Jeux de l’amour et Le Farceur, à Chantilly dans L’Amant de cinq jours, au Mont Saint-Michel dans L’Incorrigible ou à Rambouillet et en Bretagne dans Le Cavaleur, comme lui-même partait à la moindre occasion dans sa maison de Vert, près de Mantes-la-jolie, ou retrouver son bateau, amarré dans le Morbihan.

Mais où est donc Édouard dit Le Cavaleur ? À la gare de Lyon pour récupérer une de ses conquêtes. À la salle Wagram en train d’enregistrer un concerto de Beethoven. Au Moulin-Rouge pour divertir des visiteurs russes. Rue de Seine chez son agent. Dans un cabaret montmartrois jusqu’au petit matin avec un vieux copain de conservatoire. Enfin, il est partout et assez peu chez lui, au 5, place des Victoires. À la manière de L’Incorrigible, le pianiste Édouard Choiseul (Jean Rochefort) ne cesse de bouger et parcourt la capitale de part en part. Broca en profite pour faire passer son personnage par un lieu qu’il semble apprécier, car on l’a déjà vu dans Les Jeux de l’amour et Tendre poulet : la fontaine de la place André Malraux, près de la Comédie-Française. Il reconstitue aussi une scène du Magnifique : la vision depuis une voiture des passagers sinistres d’un autobus sur la place de la Bastille embouteillée.

Ses films sont autant de témoignages sur le Paris des années 60 et 70. Ils rappellent que la salle Wagram servait de lieu d’enregistrement musical (Le Cavaleur) et accueillait des matches de boxe (Tendre poulet). Ils immortalisent les escaliers disparus de la rue Vilin à Belleville (Le Farceur, L’Amant de cinq jours). Ils montrent aussi la transformation de la capitale, une « modernisation » à laquelle goûte peu Broca : l’apparition du Cnit à la Défense (Les Jeux de l’amour), les travaux de construction de la Maison de la radio (Le Farceur) et du Front de Seine (Julie Pot de colle)…

Malgré un final sur la tour Eiffel dans La Gitane, Philippe de Broca abandonne Paris dans les années 80 pour la Grèce (On a volé la cuisse de Jupiter), l’Afrique (L’Africain), les États-Unis (Louisiane) et la Bretagne (Les Clés du paradis, Chouans !). Il y revient en 1994 avec Le Jardin des plantes, tourné pour la télévision. En se basant sur une idée d’Alexandre Jardin, Philippe de Broca décide de situer le récit durant l’occupation allemande et de faire de son héros (Claude Rich) le directeur du Muséum national d’histoire naturelle (en prenant comme modèle son grand-père adoré, Alexis de Broca, un original qui l’avait tant marqué par sa fantaisie). Un vrai retour aux sources pour le cinéaste, même si peu de scènes sont tournées sur place (hormis des plans autour de l’hôtel de Magny et rue Cuvier), la ménagerie étant filmée au zoo de Budapest !

Aujourd’hui, juste en face du Jardin des plantes, sur l’autre rive de la Seine, entre le quai de la Rapée et le boulevard de la Bastille, se trouve une place Philippe de Broca. Dans le 12e arrondissement où il est né.

Philippe Lombard


Hommage à Claudia Cardinale

Hommage à Claudia Cardinale

Claudia Cardinale vient de nous quitter. Cette actrice franco-italienne née en Tunisie a débuté à Cinecittà avec Visconti, Zurlini, Fellini et Bolognini avant de conquérir le reste de l’Europe puis Hollywood.

En 1962, elle tourne Cartouche de Philippe de Broca. « Un film grâce auquel j’ai obtenu ma consécration en France », dira-t-elle. Elle y interprète une Bohémienne qui devient la compagne du bandit Cartouche, un personnage plein de vie, de fougue et de spontanéité.

« Je m’appelle Vénus, j’ai dix-neuf ans, ni père, ni mère, mais des amants. On dit que je sais pas causer mais je danse, je vole, je vis ! »

Le tournage de Cartouche à Béziers et Pézenas « a été une véritable folie, scènes d’amour comprises ». Claudia Cardinale a même suivi Jean-Paul Belmondo dans ses cascades. « Je devais traverser des rapides avec lui. Comme il avait décidé de tout faire lui-même sans doublure, je décidai, bien entendu, de tout faire, moi aussi. »

[à ne pas lire avant de découvrir le film] Avec 3 610 402 entrées, Cartouche a été un des plus grands succès de l’actrice en France, juste après Le Guépard. Mais d’après le producteur Alexandre Mnouchkine, le score aurait pu être plus élevé si Vénus ne mourrait pas à la fin.

« Ça a beaucoup déçu les jeunes, alors que cette fin est très belle. Nous avons reçu des lettres. « Mais comment osez-vous détruire ce merveilleux couple ? » Nous nous faisions engueuler à la radio, partout. « Ce merveilleux film qui se termine comme ça ! » C’était en 1962, les gens ne réagissaient pas de la même manière qu’aujourd’hui. Il leur fallait un happy end avec le baiser final du vainqueur. »

Une fin qui donne un caractère intemporel à Cartouche.


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