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Une dérive baroque

Une dérive baroque

La figure stylistique du contretemps et du contraste renvoie à une perte de l’idée classique de nature : le héros de Philippe de Broca, comme l’homme baroque de Pascal, n’a pas de nature, mais tout au plus une condition, changeante et contingente. Cette prévalence de la condition se rencontrait déjà dans Les tribulations : Lempereur, le héros du film, est tour à tour pessimiste et optimiste, passif et actif. Autant dire qu’il n’est, naturellement, ni l’un ni l’autre, que tout est affaire de circonstances : mélancolique lorsque sa richesse le fait sombrer dans l’ennui, heureux de vivre lorsque, se croyant vulnérable, il réussit à sentir la valeur de la vie.

La mythomanie de Victor Vauthier, dans L’incorrigible, trouve là son véritable sens : si celui-ci peut incarner tout à la fois un jardinier simple d’esprit, un grand industriel qui vend des bombardiers aux pays étrangers (parfois, par téléphone, en simple tenue de jardinier), un médecin, un avocat, ou même Alvarez l’Andalou, n’est-ce pas parce que toutes ces conditions sont autant de contingences que le cinéaste se plaît à confondre ? La pluralité même des personnages incarnés dit assez que le référent ultime, la personne, est absent. Derrière les masques, non pas la personne, mais personne. C’est cependant dans Tendre poulet que cette destruction de l’idée de nature est la plus radicale : Lise n’assume pleinement sa féminité qu’avec Antoine, l’amoureux de jadis ; la démonstration frôle la caricature lorsque notre trépidant commissaire de police se présente à lui une rose à la main ou, a contrario, lorsqu’elle enfile ses bas sans la moindre gêne devant l’un de ses adjoints. Tant il est vrai que la féminité est sélective et comme intermittente (ce qui ne fait d’ailleurs que l’accuser). Autant dire que la féminité elle-même n’est pas un référent stable : le sexe, dernier refuge d’une nature que la pensée classique s’était appliquée à fixer, sombre dans la dérive baroque.

De cette dérive découle le caractère interchangeable des différents rôles. Si le commissaire se révèle sentimental(e) et tendre, inversement le professeur de grec ou de trompette joue à ses heures les détectives : lorsque Lise prétend qu’il n’y a plus entre eux que de la camaraderie, ne triomphe-t-il pas en faisant remarquer — comme un policier exhiberait une pièce à conviction — que Lise est allée chez le coiffeur, et que cela dément son affirmation ?

Les rôles sont d’autant plus interchangeables que, par le jeu du réel et de l’imaginaire, ils sont comme le négatif l’un de l’autre. Antoine, le sage professeur de grec, reconnaît que sa « tête est pleine de tumulte », et Lise lui confie que la sienne est « pleine de vergers et d’enfants ». Ici encore, le primat de la condition sur la nature est souligné. Et il faut insister sur la nouveauté d’un tel primat, sur la difficulté que nous avons à l’accepter, les résistances que nous lui opposons, puisque c’est lui que méconnaît le proverbe cité deux fois dans le film (par le vieux gardien, monsieur Charmille, puis par Antoine dans le train arrêté) sur « la carpe et le lapin ». Ce proverbe pourrait d’abord être rapproché de la phrase de Victor Vauthier à Marie-Charlotte dans L’incorrigible : « Le destin aurait dû nous dresser l’un contre l’autre, comme la langouste et le cobra » (« la mangouste », corrige d’ailleurs la jeune femme). Outre le caractère « déplacé » d’une telle opposition (contre-lieu qui ne fait que reprendre la figure baroque du contre-temps), il convient de noter que Vauthier parle ici à juste titre de « destin » : le biologique et la nature sont bien un destin. Et c’est bien d’un tel destin que Philippe de Broca, cinéaste de l’apparence et de l’innocence, entend nous délivrer. Mais, pour nous en tenir à Tendre poulet, ce proverbe, par sa référence même au monde animal, donc au monde de la nature au sens le plus biologique du terme, ne tend-il pas à mettre de la nécessité là où il n’y a que de la contingence ? A mettre sur le compte de la nature une incompatibilité d’humeur qui n’est qu’une composante de la condition ? Tendre poulet, Lise, par sa seule existence (que l’on aimerait qualifier d’amphibie), dénoncera cette confusion en faisant éclater la belle mais trompeuse homogénéité d’une prétendue nature : contrairement à ce qu’affirment tous ces proverbes naturalistes (ou sociologiques), la distance entre le flic et le cœur ne doit pas être si grande qu’on le dit, puisqu’elle tient tout entière en une seule et même personne. C’est dire aussi, il est vrai, que l’être humain est plus vaste, plus profond, plus contradictoire que ne l’admet la pensée classique. N’est-ce pas là le portrait même de ce que, depuis Pascal, on appelle « l’homme baroque » ?

Ce caractère, tout à la fois baroque et pascalien, s’accuse et devient explicite à la fin du film : admirable errance des deux hommes (monsieur Charmille, le concierge assassin, et Antoine Lemercier, son otage) qui voit naître une sorte de complicité entre eux, et symbolise l’impossibilité où nous sommes de démêler le bien du mal. Cette dérive spatiale dans Paris pourrait bien être une figure de la dérive existentielle de l’homme baroque, de cette fuite du référent qui ne laissera rien subsister de l’idée de nature. Antoine Lemercier n’explique-t-il pas à son compère qu’il n’y a pas d’innocents et de coupables, mais seulement des rôles que nous devons tenir sans trop y croire, puisque toutes les situations sont interchangeables (« Professeur de grec, gardien de la paix ou justicier des faubourgs, tout ça ce sont des rôles, Monsieur Charmille, des masques interchangeables ») : ce que Pascal exprimait par le mot « condition ».

C’est cette même prévalence de la condition sur la nature que l’on retrouve dans L’Africain, lorsque le serviteur noir tient soudain, en face de Victor ébahi, un discours très occidental, voire très parisien, sur les « intellectuels de gauche », ou revêt l’habit et adopte la démarche d’un gentleman londonien. Ce serviteur noir qui épouse le rôle d’un blanc illustre cette contingence radicale de toute condition. Victor, qui assiste, étonné, à la scène, a ici la mémoire courte. Il a en effet lui-même, lors de son retour près d’Eugénie, sa maîtresse, après une entrevue tumultueuse avec sa femme, Charlotte, tenu un discours qui était le discours même de l’autre : nécessité d’investir et d’avoir l’esprit d’entreprise (= discours de Charlotte) et propos racistes sur les « sales nègres » (= discours du lugubre Polakis). Victor illustre à lui seul, par la multiplicité même des rôles qu’il joue, l’absence de nécessité de chacun d’eux : il est tour à tour épicier, facteur, pilote, mari et amant (de la même femme) et même… contrebandier, comme le dit Polakis auquel il a dérobé son stock d’ivoire de contrebande.

Ainsi ce ne sont pas seulement les occupations, les professions, les statuts sociaux qui sont arrachés à toute fixité mais la couleur de la peau elle-même, la race, cet ultime refuge d’une pensée naturaliste. Le titre même du film évoqué en porte témoignage : l’« Africain », c’est Victor, cet ancien d’Argenteuil, alors que la maîtresse noire avec laquelle il vit, Eugénie, est des plus « parisiennes ». Le prénom de cette jeune femme noire (Eugénie) est surdéterminé ; il évoque bien sûr le sens des affaires (commerciales et amoureuses) de cette femme, le rôle apaisant qu’elle a pu jouer au côté de Victor, mais il résonne aussi comme un pied de nez adressé à toutes les doctrines racistes : cette jeune noire est, étymologiquement parlant, « bien née », de bonne race. Eugénie répond ainsi, par son seul prénom, à tous les partisans d’un certain eugénisme.

La radicalité du propos debroquien (la race introuvable) doit être replacé dans une perspective plus large : l’univers de Philippe de Broca est un univers baroque dans lequel la nature est introuvable. Il s’agit d’un monde sans nécessité, sans profondeur, sans référent ultime, d’un monde de la dérive. La race n’est donc ici qu’une des figures de cette prétendue nécessité. Ailleurs, dans On a volé la cuisse de Jupiter, par exemple, c’est le sexe, autre figure de cette nécessité (la différence des sexes n’est-elle pas, comme celle des races, le dernier bastion auquel se raccroche une pensée naturaliste ?), qui se trouvera mis en cause. Ce n’est donc nullement par hasard que le nazisme s’est acharné sur les juifs (la race), les homosexuels (l’indifférenciation du sexe) et les tziganes (peuple sans origine définie) : c’est une même idéologie « naturaliste » qui est à l’œuvre dans ces trois cas.

Cette idée d’une condition essentiellement contingente de l’homme avait d’ailleurs été mise en scène, dès 1966, dans Le Roi de Cœur. Ainsi que nous le verrons, les fous décrits pas Philippe de Broca sont ces hommes qui ont réussi à échapper à cette conception « naturaliste » de l’existence : pour eux, les différents rôles que nous jouons dans la vie ne sont précisément que des rôles — et seuls les mauvais acteurs que nous sommes sont capables de les prendre au sérieux, au point de faire, de ce jeu qu’est la vie, la plus lugubre « plaisanterie ». On pourrait en ce sens affirmer que c’est la croyance en une réalité dernière, en un référent ultime (le sexe, la race, l’argent ou la nationalité) qui est la source de toute violence : la violence aveugle des militaires nationalistes du Roi de Cœur est la préfiguration exacte de la violence raciste du lugubre Polakis dans L’Africain, ou de la violence idéologique des personnages de Chouans !. Dans tous les cas, on attribue à une différence de nature ce qui n’est qu’une différence de condition, on s’identifie à son rôle au point d’oublier que celui-ci n’est qu’un rôle, et cette illusion d’être en possession d’une vérité ultime est bien à l’origine de tous les fanatismes.

JEAN-PIERRE ZARADER


Sur le tournage du « Diable par la queue » (vidéo)

Sur le tournage du film
Le Diable par la queue

Le 12 août 1968, la télévision française propose un reportage sur le tournage du Diable par la queue. La sortie du film n’est prévu que pour le mois de février 1969, mais le tournage qui vient de s’achever, après avoir débuté durant les événements du mois de mai. On peut y entendre Philippe de Broca, Yves Montand, Madeleine Renaud et Maria Schell.


Jean Rochefort à propos du « Cavaleur » (vidéo)

Jean Rochefort à propos du Cavaleur

En février 1979, Jean Rochefort est en Suisse pour la promotion du Cavaleur, dans l’émission Spécial Cinéma. C’est l’occasion pour le comédien d’évoquer le film de Philippe de Broca en fin d’émission mais aussi et surtout de parler avec une certaine mélancolie, de son métier, avec une profondeur assez inhabituelle sur un plateau de télévision.


Disparition du producteur Alain Clert

Disparition du producteur Alain Clert

Nous apprenons la disparition du producteur Alain Clert.
Au sein de sa société Son et lumière, il avait produits deux téléfilms de Philippe de Broca, Regarde-moi quand je te quitte (1993) avec Patrick Chesnais et Le Jardin des plantes (1994) avec Claude Rich.
Il était le producteur de la série Engrenages pour Canal +.

Retrouvez son témoignage à propos de sa collaboration avec le cinéaste sur Le Jardin des plantes.


Critique de Télérama de « Julie Pot-de-colle »

Critique de Télérama de
« Julie Pot-de-colle »


« Le Magnifique » : avant et après mixage sonore (vidéo)

« Le Magnifique » :
avant et après mixage sonore

Voici un exemple de différence entre la prise de son en direct lors d’un tournage d’une scène, et son mixage quelques mois plus tard, avec l’ajout de la musique, mais aussi le réenregistrement des dialogues par les comédiens, avec une interprétation différente.

MAGNIFIQUE EXTRAIT SON DIRECT from JW on Vimeo.


La bande originale de « Chouans ! » en version intégrale

La bande originale de Chouans !
en version intégrale

La bande originale de Chouans !, composée par Georges Delerue, est éditée par Music Box Records en version intégrale (en collaboration avec Ajoz Films et Colette Delerue).

Il s’agit d’une partition riche et dense, qui amplifie la portée dramatique du film de Philippe de Broca. Georges Delerue a joué ici sur le spectacle et le romanesque, en livrant une partition fluide, lyrique et très justement mélodramatique. Le thème principal exprime l’héroïsme martial des chouans, avec un thème populaire d’inspiration bretonne. Le thème d’amour du film, empreint d’une grande noblesse, ajoute la touche mélancolique. Delerue émaille également sa partition de musique néo-baroque, entre fantaisie et tragédie, en accord avec le contexte historique du film.

L’album a été entièrement remastérisé à partir des sessions d’enregistrement et propose de nombreux titres inédits par rapport aux précédentes éditions.

Les notes du livret sont rédigées par Sylvain Pfeffer.

1. Générique Début (1:46)
2. Prologue (1:00)
3. L’Envol de la Montgolfière (1:21)
4. Les Naissances (2:26)
5. Menuet (1:53)
6. La Fête au Château (1:44)
7. L’Ile de Pleumeur (1:26)
8. Aurèle et Céline (1:27)
9. Va vers la Joie (1:13)
10. Le Village Incendié (1:43)
11. La Machine Volante (1:42)
12. Laudamus (2:49)
13. Pavane (1:27)
14. Thème des Chouans (2:20)
15. Les Chouans devant le Château (4:59)
16. La Lanterne Magique (1:08)
17. Bouchard (1:04)
18. La Séparation (1:36)
19. Embuscade et Promenade (2:05)
20. Aurèle s’enfuit (1:06)
21. L’Adieu à Viviane (1:55)
22. L’Armée Risling (1:07)
23. Le Départ de Tarquin (2:34)
24. L’Envol (2:09)
25. Laisse-moi Rêver (1:12)
26. Danse Paysanne (2:08)
27. La Mort du Baron (1:21)
28. Retrouvailles (1:35)
29. De Profondis, Gloria et Marseillaise (2:58)
30. La Lettre Perdue (2:32)
31. La Mort de Viviane (2:22)
32. Le Camp des Chouans (1:22)
33. La Mort de Tarquin (1:21)
34. La Bataille (1:50)
35. Dans la Nuit (1:26)
36. L’Envol (2e version) (1:06)
37. Aurèle, le Chouan (1:22)
38. L’Évasion de Céline (6:29)
39. Générique Fin (3:06)

Durée Totale • 77:46


« Le Retour du Héros » : un hommage à de Broca et Rappeneau

Le Retour du Héros : un hommage à de Broca et Rappeneau

Quand on voit Le Retour du héros (2018), des images de Cartouche ou Les Mariés de l’an II nous reviennent rapidement en mémoire. Le réalisateur Laurent Tirard ne s’en cache pas, en remerciant au générique de fin deux réalisateurs qui l’ont inspiré : Philippe de Broca et Jean-Paul Rappeneau.

Il va même plus loin dans le dossier de presse en expliquant pourquoi il a eu envie de faire ce film : « Patrice Leconte me disait récemment qu’un journaliste lui avait demandé pourquoi plus personne ne faisait de films comme « Ridicule », qui a aujourd’hui 20 ans. Je suis d’accord avec ce constat, et c’était sans doute une des raisons pour lesquelles je voulais faire ce film : parce que plus personne n’en fait, et qu’en tant que spectateur, ça me manque. Clouzot (le cinéaste, pas l’inspecteur), disait du réalisateur qu’il est le premier spectateur de son film. Je pense que ma motivation profonde, quand je m’attaque à un projet, est de faire le film que j’aimerais voir mais que je ne trouve pas au cinéma. Les films en costumes, et surtout les comédies d’aventure, comme celles de Rappeneau ou de de Broca, ont fait le bonheur de générations entières de spectateurs, et ont contribué à mon envie de faire du cinéma. »


Présentation du « Diable par la queue » par Marthe Keller (vidéo)

Présentation du « Diable par la queue » par Marthe Keller

En 2015, l’actrice Marthe Keller présentait Le Diable par la queue lors de la rétrospective Philippe de Broca à la Cinémathèque française.


Jean-Pierre Cassel à propos de Philippe de Broca

Jean-Pierre Cassel

à propos de Philippe de Broca

Dans son autobiographie, À mes amours (Stock, 2005), Jean-Pierre Cassel évoque sa collaboration avec Philippe de Broca.

« Philippe de Broca avait un sens inné de la comédie, un humour très personnel, un univers très original. Il connaissait très bien les acteurs, car il était un des rares à aller les voir au théâtre. Tout de suite, nous eûmes une complicité absolue. Je me rendais compte que j’étais la projection exacte de ce qu’il souhaitait montrer de lui à l’écran. Les mêmes choses nous faisaient rire. J’avais en moi la même nostalgie que celle qu’il pouvait avoir. Et nous avions en commun la même impatience. Sans doute également un petit fond de misogynie, due au départ à une grande timidité. Celle de Philippe ne s’est pas arrangée avec les années, je parle de sa misogynie (…)

Je tournai Les Jeux de l’amour dans la plus grande liberté. La presse fut dithyrambique (…)

Malheureusement, le public ne suivit pas autant que l’on aurait pu s’y attendre. L’année suivante, nous nous retrouvions pour le tournage du Farceur, Philippe et Daniel Boulanger m’avaient écrit un rôle sur mesure (…) Là encore, le film recueillit tous les suffrages de la critique, mais ne fut pas un succès commercial. (…)
Ces demi-succès ou ces semi-échecs, comme on voudra, ont sans doute beaucoup altéré mes rapports avec Philippe. En tout cas, les rapports que lui avait avec moi.

Dans les quatre films que nous avions tournés ensemble, à travers mon personnage, il se dévoilait totalement. J’étais le prolongement idéal de sa personnalité. Et malheureusement, c’étaient les films avec Belmondo qui trouvaient le succès auprès du public. Grâce au charisme de Jean-Paul, et aussi parce que les films étaient moins complexes. Philippe prenait ça comme une offense. Il se trouvait face à lui-même et il ne le supportait pas. »


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